vendredi 26 janvier 2024

Histoire d'argent

 Les derniers préparatifs sont faits, nos visas sont ok, mon dernier vaccin a été fait cet après-midi. Fin prête pour le voyage.

Enfin, si je laisse de côté l'anxiété qui monte et qui descend. Ces dernières nuits ont été pénible, impossible de m'endormir avant 3-4 heures du matin. Une chance que je ne travaille pas cette semaine. Mais il faut que je retrouve un rythme viable sinon, je vais morfler la semaine prochaine. Et je ne veux pas mettre ma place en péril, j'ai besoin de ce job afin de rembourser ma copine. Elle m'a avancé l'argent pour ces vacances, ça va me prendre des mois pour réussir à tout lui rendre.

Je culpabilisais beaucoup par rapport à ça, et il y a deux mois, je pense, j'ai appris qu'elle n'était pas dans le besoin. Alors non, elle n'est pas milliardaire, loin de là. Mais elle a pas mal de côté, notamment grâce à un héritage touché lors du décès de son père, il y a 12 ans. Ce n'est pas une femme dépensière, elle fait très attention à son argent.

Ce trait de caractère chez elle est très paradoxal, car elle m'avance sans soucis des milliers de francs pour pouvoir faire ce voyage ensemble, sans que ça ne la dérange le moins du monde, mais en revanche, quand je lui ai parlé de mon désir d'enchérir pour une place en Business, afin d'optimiser au mieux mon confort pour éviter le plus possible les attaques de panique dans l'avion, elle a eu une réaction plus que surprenante.

Croyant qu'on était obligée de faire une offre pour nos deux billets, elle n'était pas très tentée. Je lui dis que si on réussit à avoir une place en Business, je lui rembourserai son billet aussi, puisque c'est pour mon confort et non son envie. Elle me dit que ça la met mal à l'aise, et on laisse la conversation là.

Quand je me réveille dimanche matin, je suis seule dans le lit. Je me lève et la voit allongée sur le divan, dos tourné, en train de regarder sa tablette. Je m'approche d'elle, lui dis bonjour et m'allonge derrière elle en la serrant contre moi. Et je me rends compte que quelque chose ne va pas, elle est tendue, sa voix est étrange. Et je vois des larmes dans ses yeux. Je me dis que quelque chose est arrivé à quelqu'un de sa famille, sa mère est assez âgée, c'est à elle que je pense tout de suite.

Que nenni. Elle paniquait à l'idée de devoir dépenser 1500 francs de plus. Argent que je lui aurais remboursé, à terme. Elle me dit qu'elle s'inquiète pour sa retraite, que je sais qu'elle fait hyper attention à l'argent, qu'elle n'a pas cotisé beaucoup d'années en Suisse (ça fait 7 ans qu'elle vit ici), qu'elle ne veut pas être dans le besoin plus tard. Et elle me dit qu'elle se sent encore plus mal de me dire tout ça, alors que je vis dans la précarité. Ou du moins, au seuil de pauvreté. Et je me sens toute bête parce que je ne sais pas comment réagir. Je me contente d'abord de la serrer fort. Puis je lui fais remarquer qu'elle a un bon salaire maintenant, qu'elle a encore en tout cas 16 ans à cotiser, si on ne nous arnaque pas à nouveau avec l'âge de la retraite, et que surtout, si vraiment elle venait à être limite au moment de la retraite, en tant que citoyenne suisse, elle a un droit à de l'aide. Les subsides de l'assurance maladie, les prestations complémentaires, etc.

Je sais tout ça car je suis bénéficiaire de l'aide sociale depuis des années et des années. Et malheureusement, nous vivons dans une société où il est (très) mal vu de devoir demander de l'aide. Pour beaucoup de monde, il est plus socialement acceptable d'être dans une merde terrible, ne pas pouvoir manger à sa faim, ne pas pouvoir se racheter un jeans, plutôt que de demander de l'aide qui est un droit. Et je trouve ça tellement triste. Il n'y a aucune honte à demander de l'aide, la vie peut nous réserver bien des mauvaises surprises, nous ne pouvons pas contrôler notre avenir, alors pourquoi tant de honte et d'humiliation à dire "je ne peux pas y arriver seul-e"?

Nous avons été élevé-e-s ainsi, à ne pas faire étalage de nos problèmes, à s'en sortir seul-e, à ne pas être des assisté-e-s (tant de haine parfois, quand cet adjectif est prononcé par des gens qui jugent sans savoir). J'espère que les nouvelles générations seront différentes, et oseront demander de l'aide. On voit déjà un changement par rapport à la santé mentale, et les rendez-vous avec des psy, ou des séjours dans des hôpitaux psychiatriques. Les réseaux sociaux ont été un bon outil pour relayer les témoignages des gens, et banaliser les maladies mentales et éloigner la honte et l'humiliation. Ce serait bien qu'il arrive la même chose pour les problèmes de précarité. Surtout avec cette inflation qui ne cesse de monter. 

Seulement, j'ai l'impression que dans l'imaginaire collectif, la Suisse étant un pays riche avec ses banques et ses stations de ski de luxe, il est impensable que ses habitant-e-s soient pauvres. Alors même que ces dernières semaines, des articles dans les journaux font état de la croissance de fréquentation des épiceries Caritas. Alors on s'inquiète quand même de la montée de la précarité en Suisse, mais en même temps, il ne faut surtout pas la montrer. Parfois, ce monde me fatigue.

mardi 16 janvier 2024

De retour?

Plus de 6 ans que je ne suis pas revenue écrire quelque chose ici. Par manque de temps, par manque de motivation, par flemme, peut-être en raison d'un TDHA non diagnostiqué. Il semblerait, pour beaucoup de mes ami-e-s, que j'en ai des traits. C'est possible, oui.

Si je reviens aujourd'hui, c'est que l'envie me trottait dans la tête depuis quelques temps déjà, et vu que pendant une semaine, je ne vais pas au travail, je me suis dit "hé bien pourquoi pas?".

D'autre pars, quelque chose de grand (pour moi) va se produire dans un mois  et un jour: je pars en vacance, en Inde, avec ma compagne. A la base, parce que nous avons été invitées à un mariage, et on a profité de l'occasion pour se dire "restons-y deux semaines". 

Depuis bien longtemps, j'avais envie d'aller en Inde avec ma compagne, un jour. Mes tribulations amoureuses, ma santé mentale et mes moyens financiers n'étaient jamais bien aligné-e-s. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Moui, enfin, surtout en ce qui concerne ma situation amoureuse. Les finances et la santé mentale, il y a encore du boulot, mais il y a quand même un sacré mieux.

Tellement de choses se sont passées durant ces années, je ne me souviens pas de tout, évidemment, mais je vais tâcher d'écrire sur les évènements qui m'ont le plus touchée.

J'ai aussi bien changé, durant tout ce temps, je suis évidemment plus âgée, j'espère un peu plus sage (mais j'ai des doutes), mais en tout cas, plus déconstruite. En relisant mes anciens articles, il y a plein d'éléments que je changerais, parce que je ne savais pas, parce que j'avais des préjugés, parce que je n'étais pas informée. La déconstruction est un travail de tous les jours, je fais encore des faux pas, mais j'essaie de prendre les remarques au mieux et d'adapter mon comportement afin de ne pas être discriminante ni oppressante. J'ai encore beaucoup de biais, hérités du fait d'avoir été élevée par des gens blancs dans un pays blanc. Heureusement, je lis, je partage, je m'informe.

Alors oui, je suis féministe, woke, toussa. Et j'en suis hyper fière. Il faut se battre pour ses droits. En plus, étant femme de couleur non hétéro, je coche plusieurs cases des minorités, donc c'était évident que je sois une féministe intersectionnelle, même à petite échelle.

Voilà pour aujourd'hui, j'ignore encore comment la suite sera, si je serai régulière dans mes écris, si je posterai souvent, ce sera sûrement selon l'envie du moment, car comme tout hobby, ça doit rester un plaisir et non une obligation.

Ah, et pendant que j'y pense, BONNE ANNEE à tou-te-x-s

mercredi 13 décembre 2017

De sang et de coeur

D'aussi loin que je me souvienne, je n'ai jamais désiré connaître l'identité de ma mère biologique.

Au cours des années, mes sentiments envers elle ont changé, évolué. Il y a eu de la colère, de l'incompréhension, de la reconnaissance. La colère n'est plus là, mais il reste de l'incompréhension.

Bien sûr que je lui suis reconnaissante de ne pas m'avoir tuée, comme ça se faisait beaucoup à l'époque, et probablement encore de nos jours, vu la malédiction que c'est d'avoir des filles, dans un pays où la dot est encore d'usage. Mais j'ai vu l'Inde. Oui, j'ai vu sa misère, mais j'ai vu aussi à quel point les gens sont débrouilles, et réussissent à vivre avec presque rien. Alors forcément, je me suis demandée pourquoi m'avoir laissée, n'y avait-il pas un moyen de me garder, de m'élever? Je redeviens alors rationnelle, et j'imagine que j'aurais pu finir voleuse, prostituée, ou mourir très jeune d'une MST. 

Et puis, il y a mes connaissances, adoptées, qui ont fait des recherches sur leurs familles biologiques, qui les ont retrouvées, qui les ont rencontrées, et qui ont découvert qu'elles avaient des frères, des sœurs, et forcément, cette question: pourquoi m'avoir abandonné/e et avoir gardé les autres?

J'ai toujours préféré ne pas savoir, imaginer ma mère biologique, lui donner d'excellentes raisons de me laisser. Car découvrir la vérité sur son abandon peut être dévastateur. Déjà que de savoir qu'on a été abandonné, c'est pas une idée des plus géniales, et ça pourri pas mal toutes nos relations. De plus, comment être sûr qu'on sera bien accueilli, 30-35 ans après. J'imagine que ce n'est jamais facile de laisser son enfant, que ces femmes doivent apprendre à vivre avec cet acte, ou préfèrent oublier.

Et il y a ma famille adoptive, qui rétrécit d'années en années. En 2017, ma tante est décédée. Je l'appréciais beaucoup, mais elle avait un fond raciste. Et en fait, toute ma famille est raciste, a des préjugés sur les ethnies, fait des "gags" débiles sur les étrangers. Et je me dis que c'est pas toujours évident d'évoluer là au milieu. Personne ne me voit comme une femme de couleur, dans ma famille, je suis leur fille, petite-fille, nièce, ils ne voient absolument pas ma couleur, aussi, personne ne comprend pourquoi je m'insurge contre leurs remarques xénophobes.

Les fêtes de fin d'années sont toujours très tendues car il y a plein de sujets à éviter si on ne veut pas que les discussions s'enveniment. Je suis toujours très perplexe au pourquoi nous avoir adoptés, mon frère et moi, alors que ma famille pratique la haine raciale. 

Ma famille a ses côtés dysfonctionnels, probablement que j'aurais pu tomber sur une famille plus ouverte, moins raciste, plus à l'écoute, moins jugeante. Mais j'aurais aussi pu tomber sur bien pire. Et peut-être que ma famille biologique aurait été pire, qui sait?

Mais dernièrement, je me suis surprise à me demander si j'avais des frères, des sœurs. Ma volonté de ne pas faire de recherches sur ma famille biologique se craquelle. Le problème, c'est que personne ne m'a amené à l'orphelinat, j'ai été trouvée. Et si j'essaie d'entamer le dialogue sur ce sujet avec ma famille adoptive, il va y avoir beaucoup de pleurs de la part de ma mère, et probablement aussi beaucoup de remarques cinglantes, énormément de culpabilisation.

Je pense que c'est une idée que je vais garder dans un coin de ma tête, pour le moment. Mais plus les années passent, plus l'envie de savoir d'où je viens fait son chemin. A méditer encore quelques mois, quelques années. 

lundi 24 juillet 2017

Am I a butch?

Un petit post en anglais, parce qu'il faut bien que je m'entraîne si je veux une fois aller vivre dans un pays anglophone

I think I am, but I don’t identify as such. Society identifies me as a butch lesbian. But among my lesbian friends, some of them find it weird that I wear lace lingerie, or that I sometime put make up on (the whole nine yard: concealer fondation, lipstick, eye shadow, mascara, kôhl). I wear a floral perfume. I don’t dress in a suit. I don’t wear hats. I polish my nails (and not only with black nail polish). I don’t wear skirt or dress cause I feel uncomfortable in them. I’m not a “gentleman” (I don’t hold the door for my girlfriend). I don’t know anything about cars. I sometimes wear blouse. I have short hair since I’m 11 years old and I hate it when I’m being called “sir”. 
So what do all of the above makes me? For me, I’m just me, too bad that society wants me to fit in a category. I’m sometime butch, I’m sometimes femme, but above all, I’m good with myself. I love the woman I am.

vendredi 14 juillet 2017

Quand le cancer frappe

Ma famille est assez restreinte, la plupart de ses membres est déjà partie, depuis bien des années.

Mes parents sont vieux, ils nous ont eus tard, entre les recherches pour comprendre pourquoi ma mère ne tombait pas enceinte, puis les démarches pour les adoptions, ça a pris des années. Pour l'époque donc, mes parents sont vieux.

Alors forcément, je n'ai pas connu mes arrières-grands-parents, du moins, pas la totalité d'entre eux. J'ai perdu mes grands-mères il y a plus de dix ans. Je n'ai connu qu'un grand-père.

Et fin mai, j'ai perdu ma tante et marraine. Je n'étais pas proche d'elle, surtout ces dernières années où l'alcoolisme la faisait devenir méchante et aigrie, mais c'était ma tante, je m'entendais bien avec elle, j'ai de bons souvenirs avec elle et nous partagions l'amour de la lecture.

Elle est partie en trois mois, c'est rapide, c'est mieux ainsi. Pas d'acharnement, pas de douleurs inutiles. Pourtant, elle a voulu se battre, mais c'était trop tard, le mal était trop bien installé.

Rétrospectivement, ça devait faire en tout cas quatre ans qu'elle était malade, mais malgré son teint gris (ou jaune, selon les jours), sa constante perte de poids, elle refusait d'aller consulter. On ne peut s'empêcher de se demander si ça aurait changé quelque chose, si elle était allée voir le médecin plus tôt, ou si le dénouement aurait été le même, avec plus de souffrance, de déchéance.

C'était les poumons, et le foie. C'est triste, car elle n'avait que soixante-six ans, c'est épouvantablement jeune, à notre époque. Elle et mon oncle avaient vendu leur commerce à peine une année avant... Elle n'aura pas pu profiter de sa retraite.

Nous avons appris pour son état en février, ça nous a tous foutu un coup, mais ce n'était pas une surprise. Elle fumait pas loin de deux paquets par jour, et depuis ses 20 ans... Et ces quinze dernières années, le pastis, le porto coulaient à flot dès 10h00. 

Ce n'était pas une surprise mais ça fait quand même mal. Et je ne peux m'empêcher de penser à ma mère, malgré nos différends, elle reste ma mère. Et si on met de côté ses problèmes de santé, qui ne sont pas des moindres, elle a un bagage génétique épouvantable. Ses deux parents sont morts du cancer, sa sœur aussi. 

Et nous avons appris, il y a peu, que le frère de mon beau-père est aussi touché, au niveau du pancréas. Il a 53 ans... Il se bat pour le moment, et a l'air de supporter. Mais là aussi, son bagage génétique joue contre lui, Et je pense alors à mon beau-père, qui ne montre rien de son chagrin, de sa douleur, et qui est génétiquement prédisposé.

Et égoïstement, je me dis que je suis contente de ne pas partager leurs sangs.

Plus de médicaments!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Après 12 ans de médication, je ne prends plus rien, depuis peu. 

Alors évidemment, ça ne s'est pas fait du jour au lendemain. Ayant été sous Xanax, j'ai été obligée de passer par la case sevrage. J'ai commencé en août 2016, en diminuant la dose journalière, puis en diminuant la dose hebdomadaire. Quand je suis partie pour le Canada, je ne prenais plus que 0,5 mg tous les 4 jours, presque plus rien, en fait. 

Ne restait plus que le Cipralex. Je n'ai pas voulu faire ça lors de mes vacances, ce qui est compréhensible, mais dès mon retour, et après avoir vu mon psy, il a été décidé que je diminuerais ma dose quotidienne de moitié, pendant 1 mois et qu'ensuite, si je n'avais pas d'effets secondaires, je pourrais complètement arrêter.

Bah, comme tout se passait bien jusque là, il a fallu que ça merdouille quelque part, ça n'aurait pas été drôle sinon. Du coup, quand on a décidé que je pouvais arrêter complètement le Cipralex, j'ai commencé à avoir des vertiges, quelques jours plus tard. Et ce n'était vraiment pas le bon moment, car pendant huit jours de suite, j'allais conduire quotidiennement. J'ai donc repris la dose minimale, tous les jours, pendant le NIFFF, histoire de ne pas causer d'accident de la route.

Il a fallu que je tombe malade durant le festival, du coup, j'ai re arrêté les médicaments, complètement. Neuf jours plus tard, je me sens un peu plus sensible qu'auparavant, à pleurer pour des trucs idiots à la télé, mais surtout, j'ai toujours ces vertiges, comme si mon oreille interne était déréglée, Je ne supporte que moyennement cet état, vu que ces vertiges engendrent des nausées et que mon émétophobie reprend le dessus. Heureusement, je vais voir mon psy mardi, et on pourra discuter d'une stratégie à suivre. Je ne veux pas reprendre le Cipralex, je ne désire pas jouer au yo-yo avec les produits chimique. Douze ans de ma vie, c'est suffisant il me semble.

Je suis tellement contente de ne plus avoir besoin de cette aide chimique, malheureusement, ces effets secondaires entament un peu ma joie.

samedi 17 juin 2017

Long silence

Wouah, ça fait des mois que je ne suis pas revenue ici. Pas parce que je n'avais rien à dire, mais je n'étais pas motivée à écrire, à partager.

Il y a eu beaucoup de choses depuis début février, et il y a pas mal à raconter.

Seulement, c'est la période des festivals en ce moment, et je suis à fond dedans, du coup, je n'aurai pas le temps, ni la force, à vrai dire, pour venir écrire.

Mais je reprendrai, plus régulièrement j'espère, dès mi-juillet

mercredi 8 février 2017

To Youtube, ma première vidéo

Je me suis lancée, finalement.

J'ai mis environ 3 heures pour monter 3 petites minutes de vidéo, j'ai beaucoup transpiré, je me suis beaucoup énervée.

Voici le lien de ma vidéo de présentation, d'autres suivront, mais je me connais, ça ne sera pas du tout régulier. Je mettrai de toute façon les liens ici.

https://www.youtube.com/watch?v=fBmle7MiQug

lundi 30 janvier 2017

Comme une odeur de vacances

2004...

C'est cette année-là que je suis partie en vacances pour la dernière fois. J'étais en couple avec Ma à l'époque et nous étions parties à Strasbourg, en train.

Après notre rupture, je n'avais pas franchement l'envie de voyager, et quelques mois plus tard, je suis tombée malade.

Etant restée enfermée chez moi pendant près de 14 mois, ayant beaucoup de soucis avec les transports en commun, en raison des gens et de l'impossibilité de s'échapper en cas d'attaque de panique, et sans boulot, il était inconcevable pour moi de voyager, même en Suisse.

Cette année, ça change. Je pars dans deux semaines pour Toronto. 

Direct, je fais un grand voyage, sans possibilité de m'échapper en cas de panique et certainement pas d'annuler vu que tout est déjà payé.

Je vais mieux pour beaucoup de choses, j'ai baissé mes médicaments, je n'ai presque plus de Xanax (et je refuse de réaugmenter la dose le temps du voyage), et j'ai l'occasion de partir, j'ai donc saisi l'opportunité.

Donc Toronto, pendant 15 jours. A la base, c'est parce que j'ai participé au crowfunding d'une webserie canadienne que je pars. Avec la somme que j'ai donnée, j'avais la possibilité d'assisté au "table read" ainsi qu'au tournage. 

Je n'ai pas beaucoup réfléchi et je me suis dit "vas-y", c'est une super chance.

J'ai donc pioché dans l'argent que j'avais de côté (à mon retour, je vais manger des pâtes pendant 6 mois, mais je m'en fous, j'adore les pâtes), j'ai acheté mon billet d'avion, réservé un hôtel et je pars à l'aventure, loin de tout, et je sens que même si j'appréhende, ça me fera un bien fou, de partir loin de mon quotidien, de mes échecs, de l'ambiance tendue avec ma mère (et mon frère).

Je me réjouis tellement, 13 ans que je ne suis plus partie. Je vais profiter de chaque minute.

Domestique et pied cassé

Wouah, ça fait un bout de temps que je ne suis pas revenue ici.

Il faut dire que ma mère a eu la merveilleuse idée de se casser le pied à la fin de l'année...

Non, la pauvre, elle est bien embêtée, et surtout, ça fait quand même un petit choc quand ton beau-père t'appelle le 1er janvier pour te dire qu'ils sont aux Urgences de Fréjus...

Avec les problèmes de santé de ma mère, je pensais à tout sauf à un pied cassé.

Du coup, opération dès son retour en Suisse et depuis le 11 janvier, je suis officiellement sa domestique. D'ailleurs, je suis sûre qu'elle a adopté des enfants de couleur en prévision du jour où elle se casserait la jambe, parce que ça fait super bien d'avoir des bonnes à tout faire.

Me voilà donc cuisinière, femme de ménage et lingère, sans oublier taxi et "faiseuse de courses aux aurores le samedi matin".

En soi, ça ne me dérangeait pas plus que ça, j'habite l'immeuble à côté, je n'ai pas de travail, il était évident que j'allais lui donner un coup de main. Mais quand j'ai proposé, j'avais pas prévu que ce soit du 5/7 jours. 

Et comme elle est frustrée de ne rien pouvoir faire, elle grogne. Beaucoup. Sur tout! Sans oublier qu'elle n'est absolument pas féministe (je pense qu'il y a un facteur générationnel et un facteur environnemental), elle peste parce que d'après elle, c'est pas à son mari de faire les soupers alors qu'il rentre du boulot, ni de s'occuper de l'appart le week-end... Ce qui est très con, vu qu'il sait se faire à manger, et il a vécu seul bien des années avant d'emménager avec nous. Donc en plus, c'est limite insultant pour lui quand elle hurle au scandale parce que c'est pas le rôle de l'homme.

Même sur ma manière de cuisiner, alors que, euh, je suis cuisinière de formation... Mon beau-père en ramasse aussi pas mal, le pauvre. Et finalement, quand on se retrouve tous les deux le samedi matin pour les courses, c'est presque notre moment de détente.

Heureusement, il ne reste plus que 3 semaines de plâtre, ensuite, elle sera de nouveau autonome. Enfin, j'espère.


jeudi 29 décembre 2016

Quelle identité?

Depuis plusieurs années, j'écris des FF ainsi que des nouvelles. Je ne les publie pas sur le net, à tort peut-être, qui sait?

J'ai remarqué dernièrement un fait frappant: aucun de mes personnages n'est de couleur!

Ce qui est paradoxal, vu mes origines, pourtant, chaque fois que j'ai écrit, mes personnages, principaux, secondaires, étaient blancs. Aucun racisé. 

Est-ce le fait que j'ai été élevée entourée de blancs? Que j'ai manqué de modèle de couleur étant gamine, et encore maintenant? 

En tout cas, en ce qui concerne mes écrits, ça va changer.


lundi 19 décembre 2016

Des envies d'évasion

Depuis quelques temps maintenant, je pense partir. Je trouve que je stagne ici, que c'est l'endroit de mes échecs, je n'avance pas et ça m'énerve.

Avant de tomber malade, j'étais une femme pleine d'énergie, qui ne rechignait pas à bosser hyper dur. J'ai perdu cette confiance en moi, cette étincelle et ça me déplaît.

J'ai envie de bouger mais pas seulement de changer de ville. J'ai envie de changer de pays, de continent. Le Canada m'attire, Montréal ou Toronto. Je me suis déjà renseignée, il existe des programmes d'entrée express à Montréal, et d'après ce que j'ai lu, mon CFC me permettrait de pouvoir bénéficier de ce programme. Le hic, c'est qu'il faut que j'aie travaillé minimum un an dans la branche avant ma demande d’émigration.

Je me dis que c'est faisable. J'ai un projet, un but, et je veux et dois mettre de l'argent de côté pour partir. Un déménagement intercontinental n'est pas gratuit.

Vendredi, j'ai rendez-vous avec une amie d'enfance qui vit à Montréal depuis en tout cas dix ans. Elle est en visite chez ses parents pour les fêtes, ça tombe bien. On va pouvoir discuter et je vais pouvoir lui poser plein de questions pratiques.

Une fois au Canada, je n'ai pas envie de continuer dans ma branche, mon truc, c'est la télé, le cinéma, les webséries. Oh, pas en tant que comédienne, mais en tant que scénariste ou/et productrice.

Il y a peu de temps, je suis devenue productrice exécutive de la saison 2 d'une websérie canadienne. J'aurais peut-être l'occasion d'aller sur le tournage, à Toronto, il faut juste que je me trouve rapidement un job, même alimentaire, afin de financer le voyage.

L'école de télévision et cinéma de Montréal me tente bien, il faudrait que je fasse des recherches plus approfondies, notamment en ce qui concerne les frais des cours, mais si je peux, j'aimerais beaucoup faire ces cinq mois de formation intensive.

Je n'ai pas d'enfant, pas de copine, "rien" ne me retient ici. De ma famille, qui compte vraiment, il n'y a plus que mes parents et mon frère. Ce dernier a largement les moyens de venir au Canada me voir chaque année. Quant à mes parents, entre Whatsapp, Skype et peut-être un voyage tous les deux ans, ce sera facile de communiquer.

J'ai leur ai déjà fait part de mon envie de partir. A mon grand étonnement, ils m'ont dit que si j'en avais besoin, que je devais le faire.

Mes amis, pareil, entre FB, Whatsapp et Skype, c'est simple de garder le contact. Et si tout ça se concrétise, il est évident que je reviendrai en Suisse pour quelques jours, aussi souvent que je le pourrais.

Je me donne trois ans pour réaliser ce projet. J'aimerais partir avant mes quarante ans.

L'inutilité de Noël

Comme chaque année, mon mois de décembre est ultra rempli. Et comme chaque année, je pense sérieusement à me faire greffer un deuxième, voire un troisième estomac.

C'est curieux que nous fêtions Noël. Il ne me semble pas que ma famille est croyante, ou alors, seule une partie. 

Lorsque ma grand-même était encore vivante, c'est son anniversaire que nous fêtions le 25 décembre. Et ça nous permettait de nous retrouver en famille.

Les années avançant, il y a de moins en moins de monde autour de la table. Je me souviens qu'on a eu été jusqu'à dix-huit. Dimanche, nous ne serons que huit. Les plus vieux sont partis rejoindre ma grand-mère, ma belle-soeur a quitté mon frère, et ma tante ne piffre pas son propre fils. Je me demande à quoi sert ce repas. D'autant plus que ma tante, dès qu'elle a bu, devient très désagréable (xénophobie, homophobie et apologie de l'UDC).

Depuis des années, mon frère et moi disons à nos parents qu'ils devraient partir durant cette période. Que fêter Noël n'a pas lieu d'être et que ça éviterait bien des prises de tête.

ENFIN! Ils partent cette année, mais seulement après Noël. Je sens que ça va encore être des prises de bec, et ce goût amer, comme chaque fois, au moment où chacun rentre chez soi.

lundi 5 décembre 2016

Ma famille est raciste #3

Il y a quelques temps, lors d'une sortie au resto avec ma mère, mon beau-père et mon frère, la discussion entre ces deux derniers basculent sur des joueurs de foot, lorsque mon beau-père sort:

- Ce n'est pas du racisme, mais il est turc.

Euh, oui, mais comment te dire? Le simple fait que tu dises ça, c'est du racisme. Mon frère et moi le lui avons expliqué.

Il y a moins d'un mois, ma mère, mon beau-père et moi sommes allés voir le film Dr Jack (que je vous conseille vivement). Avant le début du film, ma mère me dit:

- Tu savais que le docteur était juif?

Euh, oui, je le savais, mais et alors? On s'en fout. En quoi ça changerait le magnifique travail qu'il fait?


Les maladies honteuses

La semaine passée, j'ai pris des nouvelles d'une copine, comme je le fais chaque semaine avec elle. A son message, j'ai senti qu'elle n'avait pas la forme et lui demande ce qu'il se passe. Elle me répond qu'elle ne va pas super bien mais qu'elle ne veut pas en parler. Je respecte, mais sachant qu'elle et sa copine se sont séparées il y a peu de temps, je m'inquiète quand même la moindre et lui dit que pas de soucis, je comprends mais que si elle veut en parler, je suis là, qu'elle a le droit d'être triste, etc.

Elle me dit alors que c'est d'ordre médical, et je m'interroge sur la raison qui fait qu'elle ne désire pas en discuter. Quelques minutes après, elle me dit qu'elle a honte, qu'elle n'ose pas me le dire.

J'avoue, sur le moment, je tombe des nues car franchement, comment et pourquoi avoir honte si on est malade? Elle me dit qu'elle a de l'herpès, que je ne sois surtout en parler à personne, qu'elle a hyper honte, qu'elle ne sait pas comment elle a attrapé ça.

Et là, je me dis que putain, la société est parfois vraiment pourrie, à faire croire aux gens que l'herpès est une maladie honteuse, en fait, que toutes les maladies sexuellement transmissibles sont honteuses. Ce sont des choses qui arrivent, tu attrapes une de ces maladies, tu es bien embêtée pendant un moment, et tu prends des antibiotiques et c'est bon, c'est réglé (pour la plupart, évidemment, une, malheureusement, continue de tuer).

Bref, j'étais assez en rogne contre les gens et les articles et l'ancienne génération qui pensent que parce que tu as une vie sexuelle active, tu es forcément une mauvaise engeance et que si tu attrapes quelque chose, tu l'as cherché, tu n'avais qu'à être abstinent/e ou n'avoir qu'un/e seul/e partenaire.

Je lui ai dit qu'elle n'avait pas à avoir honte, que son problème ne reflétait pas ce qu'elle avait lu sur le net, à savoir une mauvaise hygiène de vie et corporelle, qu'elle n'était en rien une traînée, etc. J'ai comparé ça au fait d'avoir des poux, ça arrive, ça ne signifie pas qu'on est sale (même si quand j'étais gosse, certains parents pensaient que oui). Elle m'a remerciée pour mes paroles, quelques jours plus tard. Je n'aurais jamais pensé qu'en 2016, des gens osent encore dire que les MST sont des maladies honteuses.

Cette promptitude à juger la vie des autres, ça me dépasse, que ce soit dans les médias, sur les réseaux sociaux ou certaines personnes de l'ancienne génération.


samedi 19 novembre 2016

To Youtube or not to Youtube?

Depuis plusieurs années, je suis des webseries sur Youtube, ainsi que les chaînes de couples de femmes.

L'avantage avec ce média, c'est que contrairement aux séries maintream, la population LGBT+ est pas mal représentée, et très positivement. Dans les webseries, personne ne meurt (cf Couple-ish et Carmilla).

Quant aux chaînes de femmes LGBT+, elles sont pas mal du tout, même si je n'adhère pas à toutes. 

Seulement, dans celles que je suis, beaucoup sont très jeunes, la plupart en couple, et j'avoue que je ne parviens pas à m'identifier à elles, vu mon âge et mon célibat. Je n'ai pas vécu ce qu'elles ont vécu (la lutte du coming out, par exemple, ou les idées suicidaires en se découvrant différentes).

Et toutes ces chaînes sont tenues par des anglophones. Où sont les fières lesbiennes et bisexuelles francophones? Je n'ai peut-être pas bien cherché, c'est vrai.

Quoi qu'il en soit, je suis de plus en plus tentée de créer moi-même une chaîne, mais ça signifie acheter du matériel vidéo, apprendre le montage, et surtout, être anxieuse de ne pas être suivie, s'attendre à des commentaires négatifs, parfois haineux (le mauvais côté des commentaires anonymes sur le web), ne pas être sûre du contenu à y mettre. 

C'est une idée, bonne ou pas, qui me trotte dans la tête depuis un moment, je ne suis pas sûre de sauter le pas, mais si un jour je le fais, je mettrai ici le lien.

A méditer, et surtout, trouver le courage.

vendredi 18 novembre 2016

T'as changé

On ne me l'a pas dit en ces termes, en fait, la remarque a été moins sympa, mais on m'a fait comprendre dernièrement que depuis que j'avais baissé mes médicaments, j'avais changé.

Il faut interpréter par là que je suis moins à faire plaisir aux autres, et plus à m'écouter.

J'ignore si ce changement dans mon comportement est vraiment dû à mon sevrage, ou si j'ai eu un genre de révélation. Quoi qu'il en soit, il est vrai que je pense plus à moi, à me faire plaisir, à ce qui m'arrange, à ce que j'ai envie de faire, plutôt que de m'écraser devant l'autre. Seulement voilà, il semblerait que ça perturbe certaines personnes qui m'ont toujours connue en bonne poire.

Franchement, tant pis pour ces personnes, j'apprends à enfin vivre pour moi, petit à petit, et ça me convient très bien, j'en suis plutôt fière.

vendredi 16 septembre 2016

Histoire de confiance

Je suis le genre de personne qui a facilement et rapidement confiance. Je vois le bon en chacun et il m'en faut vraiment beaucoup pour que cette confiance disparaisse.

Je pense que la trahison est le pire, je pense à Ma, au fait qu'elle m'ait trompée, et là, clairement, je n'avais plus en confiance en elle, même si j'essayais. Je me méfiais de ce qu'elle me disait et ne croyais plus à ses promesses (avec raison).

Si je parle de confiance aujourd'hui, c'est parce que mardi passé, j'ai envoyé un message à mon ex, puisque c'était son anniversaire et que je suis quelqu'un de gentil (je crois).

Elle m'a juste répondu merci, mais je ne le prends pas contre moi, ce manque d'envie de papoter. Je sais qu'elle a beaucoup en ce moment, et qu'elle n'a pas du tout envie de discuter.

Bref, tout ça pour dire que j'ai repensé à ce qu'elle m'avait dit, ses raisons pour me quitter et je me suis souvenue qu'elle m'a dit ne plus avoir confiance en moi.

Alors j'ai cherché, durant le peu de temps que nous avons été ensemble, pour quelle(s) raison(s) elle n'avait plus confiance en moi, qu'est-ce que j'avais pu faire ou dire.

Je ne suis pas parfaite, mais je ne suis absolument pas méchante. Je ne suis pas rancunière, je n'ai pas d'esprit de vengeance et je ne fais pas de mal intentionnellement.

Après beaucoup de réflexion, j'en suis venue à la conclusion que si elle ne me fait plus confiance, c'est parce que j'ai osé lui dire que je trouvais qu'elle ne s’investissait pas dans notre relation. Et parce que je lui ai balancé à la gueule, dans la même phrase, tout ce que j'avais fait pour elle, en comparaison de ce qu'elle n'avait pas fait pour moi (certes, c'était rat, je le sais et me suis excusée).

Donc je me demande, aurait-il fallu que je ne dise rien, que je pleure silencieusement dans mon coin en attendant qu'elle fasse attention à moi? Je trouve ça très malhonnête, et je préfère être franche. Surtout que c'était juste ce que je ressentais, ça ne voulait pas dire que c'était la réalité. Et quelque chose que je trouve fou: j'ai perdu sa confiance parce que j'ai été franche et honnête, par contre, son ex qui l'a manipulée, lui a fait du chantage affectif et l'a agressée (même si elle ne le voit pas ainsi), il a toujours sa confiance. Je cherche encore sa façon de raisonner.

jeudi 15 septembre 2016

Day walker

En 2005, je me suis essayée aux FF. Cette histoire m'appartient ainsi que les personnages. C'est évidemment de la fiction et toute ressemblance avec des personnes, des lieux, des événements ayant existés serait un pur hasard. J'ai puisé dans la mythologie vampirique, de Buffy à Blade en passant par les Chroniques de vampires d'Anne Rice. Ce texte date, soyez indulgents. Bonne lecture.



Day Walker



Chapitre 1

Un mal de crâne, monstrueux… Quand avais-je ressenti une telle douleur pour la dernière fois ? Je ne m’en souvenais même pas. Avant d’ouvrir mes yeux, j’ai eu conscience de la pluie qui tombait, lointaine… J’essayais de relever ma tête, mais un haut le cœur me stoppa. Etrange, je n’ai jamais de nausée si j’ai mangé. Je laissais cette pensée de côté et me concentrais sur mes yeux, qui refusaient obstinément de s’ouvrir. Dieu ! Depuis quand suis-je si faible ? Tant pis pour mes yeux, essayons l’odorat. Je pris une profonde inspiration, me préparant à analyser ce que mes sens allaient trouver. Je ne comprenais rien, pas de vue, pas d’odorat… Mais que s’est-il passé ?



Un mois plus tôt

La nuit tombe, il est temps pour moi de revêtir mon « costume ». Ce que j’appelle « costume » n’est en fait qu’un long manteau de cuir noir ; une fois le col relevé, on ne peut pas me distinguer dans les ténèbres nocturnes. J’enfile donc mon manteau, m’approche de la fenêtre. Comme à chaque fois, je ne peux m’empêcher d’admirer la vue. C’en est à couper le souffle. J’ai vraiment eu une riche idée de m’installer au dixième étage de cette tour. Je peux voir toute la ville, sans que personne ne me remarque, puisque dans cette petite ville, c’est moi qui vis le plus haut… Choix très judicieux. J’ouvre grand la fenêtre, pose un pied sur le bord et me retrouve debout dans l’encadrement. Un petit vent vient s’insinuer dans mes cheveux de jais. Je scrute la ville qui s’étend à mes pieds, je ferme les yeux et prend une profonde inspiration. Elle est là, je la sens, cette odeur si imperceptible, si épicée. L’odeur de la peur, l’odeur de la sueur. Je rouvre soudain les yeux, mon regard bleu s’affine, il devient perçant, le bleu devient transparent. J’entends une sirène de police, et cette délicieuse odeur qui vient me chatouiller les narines. Je tourne la tête, en fonction du vent, afin que je puisse le localiser sans faute. Ça y est, tu es là, je te vois, tu es à moi. Je m’élance de ma fenêtre, j’atterris juste devant le portier de l’immeuble, mais je repars dans un tel éclair que, le pauvre ne sait même pas ce qu’il s’est passé… Je le trouve rapidement, mmhhh, la peur, quel parfum, si puissant, si reconnaissable. Mon gibier n’est pas mal ce soir, genre Brad Pitt, en plus jeune. Je suis d’humeur joueuse aujourd’hui. Et oui, c’est un des traits de caractères dont j’ai hérité, et j’avoue qu’avec ce genre de gibier, je m’en délecte sans jamais me lasser. Serais-je un peu sadique ? Peut-être, mais c’est ma nature, on ne peut renier ses origines, n’est-ce pas ? Ah, il m’a senti, l’odeur de cuir de mon manteau je suppose… Je lui lance un bonsoir, histoire qu’il se rende compte qu’il n’a pas rêvé, il y a bien quelqu’un.

« Qui t’es toi ? »

Quelle impolitesse, est-ce de cette manière qu’on s’adresse à une femme? Oh mais j’y pense, il ne m’a peut-être pas bien vue. Il est vrai que dans le noir, on peut aisément me confondre avec un homme. Ma taille, ma voix basse et presque rauque, mon regard…

« Qui je suis ? Hé bien, ça va dépendre de toi… »


« Te fous pas de moi !!!! »

Oh, quel vocabulaire… Depuis toutes ces années, ce gibier là n’a jamais changé, n’a jamais évolué. Toujours aussi faux, aussi enragé, aussi meurtrier et aussi peu éloquent. Voyant que je ne bouge toujours pas, absolument pas effrayée par son ton qui se veut menaçant, le voilà qui sort un fusil. Je regarde un peu mieux ; c’est un fusil d’assaut dont il a scié le canon ; ce genre d’arme, à moins d’appartenir à une société de tir, ou de faire partie de l’armée, personne ne peut s’en procurer. Un militaire ? Je m’approche de lui, renifle un peu : non, pas un militaire, il n’a pas leur sang-froid. Il a peur, il entend les sirènes se rapprocher, il ignore comment agir maintenant.

« Je pourrais faire une excellente otage, si tu tiens à t’en sortir »

« Q-Quoi ? »

Aah, je suis à nouveau son centre d’intérêt. Je déteste être ignorée lors de ce genre de rendez-vous. Non non, ce n’est pas par vanité, mais ces moments-là, même si je ne les partage qu’avec des meurtriers, ce sont des instants de pure magie, n’être plus qu’un, s’unir dans un dernier soubresaut, et il faut que mon gibier soit très attentif, pour qu’il se rende compte de la chance qu’il a… Je recommence.

« Alors ? Tu viens de tuer un homme, un otage ne devrait pas te faire peur. »

Oh, il commence à m’ennuyer celui-là, belle gueule, mais c’est tout. Je préfère quand ils ne réfléchissent pas, quand ils se contentent de m’approcher, un sourire lubrique sur leur visage. Ce que les hommes peuvent être prévisibles, surtout ceux-là.

Je suis toujours devant lui, le scrutant de mon regard pénétrant, un petit sourire supérieur au coin des lèvres. Il ne se décide pas, tant pis pour lui, ce sera plus douloureux. C’est toujours ainsi si il n’y a pas consentement. Je m’approche doucement, tel un félin, à chaque pas en avant de ma part, c’est un pas en arrière de la sienne. Je secoue la tête, un petit sourire sur mes lèvres… Le mur… Le voilà coincé, pris en sandwich entre ce mur et moi. Je tends la main, la pose sur son épaule gauche. Il n’y rien vu et est tout surpris de sentir ce poids, il tourne la tête pour voir ma main ; il n’en a pas le temps, je me colle à lui, près, si près que je deviens presque une deuxième peau pour lui. Il a peur maintenant, vraiment peur, je peux le sentir, ce n’est pas la même odeur que de craindre d’être découvert, c’est la peur pour sa vie, la plus délicieuse des odeurs. Ses veines se gonflent sur sa gorge, je sens son cœur battre dans chaque millimètre de son corps. J’effleure doucement son cou de mon nez, je sens le nectar, ces effluves me feraient perdre mes sens. J’approche mes lèves entrouvertes de cette veine si gonflée. Un rapide coup d’œil en arrière, pour m’assurer que personne ne nous voit ; malgré l’heure tardive, on n’est jamais trop prudent. Parfait, le désert, pas un bruit, pas un battement de cœur, ni humain, ni animal, juste lui et moi, seuls au monde. Je retrousse mes lèvres et laisse ainsi découvrir mes canines. Si pointues, si coupantes. Telles l’aiguille d’une seringue, elles s’enfoncent dans cette chair tendre, jusqu’à percer la veine. Mon gibier se crispe, oui, c’est douloureux s’il ne coopère pas, mais c’est rapide ; je ne « joue » avec ma nourriture que lorsque celle-ci est conquise. Un bête instinct chevaleresque ? Une pointe d’humanité dans la noirceur, le Yin du Yang ? Peu importe, je n’aime pas faire souffrir, même si celui ou celle dont j’aspire la vie est le pire des assassins. Il lâche son fusil, s’agrippe à moi, je sens qu’il met ses dernières forces dans cette étreinte. C’est trop tard, tic tac, la dernière goutte de sang sonne son glas. Je me défais de lui, juste avant qu’il ne rende son dernier souffle. Ne jamais continuer de boire si ce n’est plus vivant. Ça ne me tuerait pas, mais il me faudrait une bonne semaine pour me remettre de cet empoisonnement. Il tombe à terre, je me relève, je lèche une goutte de sang au coin de ma bouche. Surtout ne jamais perdre ce précieux nectar. Je sens la vie en moi, ce liquide chaud se fraie un chemin dans mon corps, atteint mes organes, mon cœur. Dieu, que c’est bon, s’il fallait le décrire pour les humains, je pourrais comparer cela à un bon joint, puissance dix. Une sensation de bien-être, une certaine euphorie, se sentir plus fort, sauf que dans mon cas, je suis vraiment plus forte, ce n’est pas qu’une illusion… Un dernier regard à mon gibier, et je m’en vais. Je lève la tête, jauge la distance et m’élance. Un petit saut et me voilà sur les toits. Il n’y a pas à débattre là-dessus : c’est le meilleur endroit pour moi. J’aime la hauteur, surtout la nuit. Toutes ces lumières, formant comme une mosaïque géante. Je baisse les yeux et je vois que mon gibier a été trouvé. On le dépouille de ce qu’il a. Sa plus grande richesse est probablement son fusil. Il est d’ailleurs vite ramassé, par un type du même genre que lui. C’est ça, regarde bien autour de toi, vérifie qu’on ne te voie pas. Fuis ! Je te retrouverai, j’ai ton odeur en mémoire. Profite de ta vie, la semaine prochaine, c’est ton tour. Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire à cette pensée. Aaaahhh, la ville a bien changé. Je me souviens d’il y a un demi siècle, mon vagabondage à travers les continents pour ne pas éveiller les soupçons. Cacher les corps, creuser des tombes, monter des mises en scène, faire croire au suicide, au meurtre… Aujourd’hui, les rares fois où un corps a été retrouvé et identifié, l’enquête est classée. On ne cherche plus à savoir les causes de la mort d’un hors-la-loi. Et je dois dire que c’est une chose qui m’arrange beaucoup.

Les cloches me tirent de mes pensées. Tiens, si tard, déjà ? Bien sûr ! C’est l’été, la nuit tombe plus tard. Pour moi, les saisons passent et repassent, parfois, je perds un peu la notion du temps. Je me retourne et bondis de toit en toit. J’arrive rapidement chez moi. La ville n’est pas bien grande, et je me déplace avec une telle rapidité… Je passe à nouveau par la fenêtre, je laisse tomber mon manteau à terre et me dirige vers la salle de bains. Chaque fois que je me sustente, j’ai besoin de prendre une douche. Comme pour me purifier de mon « crime ». Ce qui est paradoxal puisque je suis athée. En sortant de la douche, j’examine mes crocs : ils se rétractent déjà… Jusqu’à la semaine prochaine, jusqu’à ce que la faim se fasse sentir. Je me glisse sous les couvertures et pars rejoindre Morphée.

Une sonnerie me réveille brusquement. Je mets un cours instant à réaliser que c’est mon réveil. Sept heures, déjà. Je me lève rapidement, j’ai une journée chargée. A cette époque, celle où je vis, les médecines alternatives ont remplacé la médecine des années 2000. Je suis ce qu’on pourrait appeler un médecin alternatif. Je ne soigne pas, j’établis des diagnostics, je peux dire quand quelqu’un a telle ou telle maladie. Je dois ça au fait que je sente le sang et les autres fluides corporels. Je ne bois que du sang pur. Si il y a une anomalie, qu’elle soit sanguine, neurologique, congénitale, je la sens. J’ai sauvé pas mal de vies ainsi, et je gagne suffisamment d’argent pour me faire respecter dans la société. Á huit heures, je sors de l’immeuble, je salue Rick, le portier de jour.

« Belle journée, n’est-ce pas ? » me lance-t-il.

Je lève la tête pour voir le soleil briller.

« Oui, effectivement. »

Je traverse la route et me fonds dans la foule.


Chapitre 2

Je n’ai pas vu la matinée passer. Je meure de faim, il est déjà treize heures. Je me lève et sors de mon bureau.

« Alex ? Vous avez mangé ? »

De la tête, ma secrétaire me fait signe que non.

« Mettez le répondeur, je vous emmène. »

Nous sortons de l’immeuble. Alex ne pipe pas un mot. C’est quelque chose que j’ai toujours apprécié chez elle. Il y a dix ans, quand je suis revenue dans ma ville natale et que j’ai ouvert mon cabinet, je l’ai engagée, à titre d’essai. Elle ne m’a jamais quittée, parce qu’elle sait quand poser des questions et quand ne pas le faire. Depuis dix ans que nous nous côtoyons, j’ai pu voir le temps agir sur elle, alors que moi, je n’ai pas changé. Pas une ride, pas de fatigue, rien. Elle l’a remarqué, elle n’est pas bête, mais jamais elle ne m’a questionnée. Je pense que quelque part, je l’effraie. J’en ignore la raison. Peut-être m’avait-elle surprise dans une de mes parties de chasse ? Non, je prends toujours mes précautions, toutes ces années d’expérience ne me feraient jamais faire une telle erreur. Peut-être est-ce seulement une impression qu’elle a, et elle se fie simplement à son intuition.

Nos pizzas terminées, elle sort de l’argent pour payer sa part. Je l’arrête immédiatement.

« Que faites vous ? Je vous ai dit que je régalais. »

« Ex- excusez-moi Mlle Némésis. »

J’appelle la serveuse d’un geste de la main. Tiens, ce n’est pas la même qui nous a servies, elle a probablement terminé son service. Alors qu’elle s’approche, je sens un doux parfum me chatouiller les narines. Plus elle s’approche, plus cette odeur m’enivre. Je me rends compte alors que j’ai les yeux fermés. Une façon d’apprécier plus pleinement cet effluve entêtant… J’ouvre alors mes yeux et la première chose que je vois, c’est ce regard vert émeraude, qui me fixe d’un air interrogateur. En plein jour, je dois avoir l’air un peu idiote avec mes yeux fermés. Que la nuit me manque dans ce genre de moment… Elle me tend la note, ce qui me laisse le temps de la contempler à loisir. C’est une très belle jeune femme, quel âge peut-elle avoir ? Vingt ans ? Vingt-trois ans ? Ses cheveux blonds encadrent un petit visage absolument magnifique. Je lui tends un billet.

« Gardez la monnaie. »

Elle me regarde dubitative. Que ses yeux sont beaux !

« Il y a trop ! » me dit-elle.

Oh, je le sais bien, je n’ai pas pris garde que je lui avais laissé ce qu’elle gagnait probablement en une demi-journée. Je lui souris.

« Je sais, gardez tout quand même, je suis d’humeur généreuse aujourd’hui. »

Elle met vite le billet dans sa poche et m’adresse un sourire. Il me fait fondre sur le coup, on dirait une enfant à qui on vient d’offrir le jouet dont elle rêvait tant. Tandis qu’elle s’éloigne, je mémorise son odeur. Alex me ramène à la réalité. Ai-je une fois de plus fermé les yeux ? Voilà que je ne me maîtrise plus dans un lieu public. Que m’arrive-t-il ?

Alex et moi retournons gentiment au bureau. Je sais qu’elle fréquente cette pizzeria assez souvent. Comme je n’arrive pas à m’ôter cette femme de la tête, et du nez, je lui demande, l’air de rien.

« Alex, vous connaissez cette jeune serveuse ? »

« Laquelle ? »

« La petite blonde. »

Elle lève la tête vers moi et me sourit d’un petit air que je n’aime pas du tout.

« Quoi ?! »

Elle baisse la tête en ricanant gentiment.

« Rien rien… Elle vous plaît, c’est ça ? Elle n’a pourtant rien à voir avec vos précédentes conquêtes, hommes ou femmes. »

Ah oui, évidemment, mes conquêtes... Pfui, je reste malgré tout en partie humaine, et comme tout être humain, j’ai des envies et des besoins. Malheureusement, je ne peux pas avoir de relation normale. Aussi, je me contente de séduire l’un ou l’une de ces hors-la-loi, je prends un peu de bon temps, et ensuite, quand la faim me prend, je me sers. Il est vrai que c’est plus pratique : dans mon appartement, je ne risque pas de me faire prendre…

« Vous vous faites des idées Alex. » Vraiment ?

Elle me prend en pitié, ai-je une tête si suppliante ? Je ne me reconnais plus. Mais qu’est-ce que je fais ? Jamais je ne pourrai l’aborder, jamais je n’aurai d’avenir avec cette jeune créature. Déjà l’avoir pour amie, c’est un fantasme fou et irréalisable, alors comme amante, c’est demander la lune. Alex consent à me répondre.

« Elle s’appelle Émilie. Elle est étudiante en lettres, elle bosse de temps en temps à la pizzeria, histoire d’arrondir ses fins de mois. Satisfaite ? »

Ouh, je n’aime pas du tout le ton sur lequel a été dit ce dernier mot. A-t-elle oublié que je suis son employeuse ? Je m’apprête à la remettre à sa place, mais je vois la culpabilité se peindre sur son visage et surtout, je sens la peur. Sa crainte silencieuse de moi a repris le dessus. Je dois quand même avouer que cette impression me plaît, si elle me craint, jamais elle ne viendra fouiller mon passé. C’est exactement ce que je désire, personne ne doit s’approcher trop près de moi, personne ne doit s’intéresser à moi, alors pourquoi l’image d’Émilie revient-elle toujours dans ma tête ? J’ai besoin d’une bonne douche froide moi !

L’après-midi se déroule comme à l’accoutumée. C’est seulement quand je me retrouve dans mon appartement qu’Émile revient à la charge. Je m’occupe, je regarde des feuilletons débiles à la télé, je consulte ma boîte électronique, tout et n’importe quoi pour éviter de penser à elle. Je désespère de voir la nuit arriver. Une promenade nocturne me fera le plus grand bien. Ce n’est pas une nuit de chasse, mais j’enfile tout de même mon manteau noir, cependant, je sors normalement, c'est-à-dire, par la porte principale. Je regarde ma montre, vingt-trois heures trente. Idéal, en pleine semaine, il y aura moins de gens dehors. J’arpente les rues, laissant mes sens s’aiguiser, l’odeur d’un bouquet de fleurs jeté dans une poubelle, le frottement des ailes d’un moineau, le chant des arbres qui se balancent doucement au gré du vent, les restes de l’orage du début de soirée. Dans ma jeunesse, combien de fois j’ai haï ce que j’étais, désirant mourir, ne me sentant à ma place ni dans la nuit, ni dans le jour, et aujourd’hui, pour rien au monde je n’abandonnerais tout cela, c’est un cadeau qu’on m’a fait, même s’il m’a fallu du temps pour l’accepter, je suis à présent complète. J’erre encore un moment, en suivant les odeurs, et je m’arrête net. Je me concentre un peu, affûte mon ouïe. C’est bien ce que je croyais, une bagarre. J’entends des cris, je sens de la peur, de la rage, une fureur meurtrière. En moins de deux minutes j’arrive dans la ruelle. Elle n’est pas éclairée, je plisse les yeux, je vois un homme, debout, une batte de base-ball à la main. Une forme recroquevillée se trouve à ses pieds. Du sang… Je sens l’odeur caractéristique du sang qui a coulé. Je vois le type lever son bras, prêt à abattre la batte sur cette petite chose grelottante et sanglotante. Á la voix, c’est d’une femme qu’il s’agit. Le type n’a pas le temps d’abaisser son bras, je le soulève légèrement de terre. Je le retourne, pour que je puisse voir ses yeux. Rouges, brillants : cocaïne. Même si j’avais eu faim, je me serais contentée de l’achever. J’envoie valser sa batte.

« Attaque-toi à quelqu’un de ta taille… »

Il n’a pas le temps de me répondre. Un geste rapide comme le vent. Juste un craquement sourd. Sa nuque. Il n’a pas souffert… Et je le regrette dès que je vois la forme à terre. Terrorisée comme elle l’est, elle n’a rien vu, et d’ailleurs, elle n’aurait rien pu voir, en une demi seconde, tout était terminé. L’odeur du sang se fait forte. Je crains une hémorragie. Je m’accroupis, avance mon bras et retourne la jeune femme. Et là, mon cœur cesse de battre. Émilie ! Je trouvais déjà que ce salaud n’avait pas assez souffert au vu de l’état de la jeune demoiselle, mais là, je regrettais carrément de ne pas l’avoir torturé. Je m’approchais encore plus d’Émilie, je reniflais. Pas de drogue, bien, très bien. Mais le sang dominait tout. Elle en était recouverte. Si j’attendais une ambulance, elle risquait d’y rester. Je ne réfléchis pas, je la prends délicatement dans mes bras, ce qui lui arrache un petit gémissement de douleur. De ma voix la plus basse et la plus douce, je lui murmure :

« Accroche-toi Émilie, je t’emmène à l’hôpital. »

Elle leva la tête, tenta d’acquiescer, mais perdit connaissance. En moins de deux minutes, je suis dans le hall des urgences. Le personnel me regarde une fraction de seconde, étonné, puis il se précipite. Nous devons faire un sacré tableau, moi, grande femme, vêtue de noir, du sang dégoulinant partout, et dans les bras cette créature inerte, dont le sang s’écoule, à terre, sur moi. Je la vois se faire emmener, et avant qu’on ne me pose des questions, je me retourne et pars.

Chapitre 3


La journée s’annonce mal… J’ai entendu Marc rentrer ce matin. Il devait être cinq heures. Il a passé la nuit à dealer. Et d’après le chapelet de jurons qu’il a lâchés, les affaires n’ont pas dû être bonnes. Il vient se coucher, m’appelle. Je fais semblant de dormir. Il n’insiste pas, mais je sais que j’y aurai droit plus tard.

J’avais vu juste. Le voilà qui s’agite au-dessus de moi, il transpire, il souffle comme un bœuf. Je m’évade, je me concentre pour me persuader que je ne suis pas là. Quand il jouit enfin, il m’embrasse, son haleine, chargée d’alcool, me donne la nausée. Il s’écrase presque littéralement sur moi, se pousse légèrement de côté et s’endort.

Ce n’est pas que je l’aime, loin de là. Mais il me trouve jolie et moi, j’ai besoin de son argent, qu’il soit sale, je m’en fous, ça reste de l’argent. Les études sont hors de prix. Malgré mon job à la pizzeria, ma bourse ne suffit pas. Ici, je ne paie pas de logement, et je suis nourrie.

Le réveil le tire de ses rêves. Il est agité et je sens que je vais ramasser. Marc est nerveux ces temps, les affaires marchent moins. J’essaie de ne pas trop le contrarier mais il trouve un prétexte dans tout. Au début, il se contentait de gueuler, mais depuis qu’il s’est mis à la cocaïne, il est devenu violent. Alcool et drogue, ça n’a jamais été un bon mariage. J’ai décidé de m’en aller. Je retournerai sur le campus, tant pis pour les avantages d’être indépendante. Je le lui annonce avant de partir. Et merde, il est encore chargé. Il hurle.

« Ça ne se passera pas comme ça Émilie, tout ce que tu as, c’est grâce à moi. Fais gaffe à ta gueule, j’te l’dis ! »

« Je viendrais récupérer mes effets personnels ce soir, après le serv… ».

Je n’ai pas vraiment le temps de terminer ma phrase, qu’une gifle cinglante vient s’écraser contre ma joue. Je suis trop surprise pour dire quoi que ce soit. Je m’en vais vite.

Le temps est splendide, idéal pour flâner et se balader en fait. Dommage qu’aujourd’hui je suis de l’après-midi. J’arrive toujours un quart d’heure avant, histoire d’avoir le temps de me changer. Anne n’est déjà plus là, je parie que cette dinde a encore oublié d’encaisser toutes ses tables. Gagné ! Une femme me fait signe. C’est étrange, la personne qui l’accompagne a l’air terrorisé, pourtant, cette femme n’a rien d’effrayant ; impressionnant peut-être, ses yeux notamment, et sa voix basse. Elle paie la note et me laisse l’équivalent en pourboire. J’ai bien essayé de lui faire remarquer que c’était trop, elle s’est contentée de me sourire et de me dire qu’elle était d’humeur généreuse aujourd’hui. J’en ignore la raison, mais j’ai été troublée par cette femme, par son regard sur moi surtout. Je pouvais y lire un mélange de désir et d’interrogation. Je sais que ça venait d’une femme, mais ça flatte toujours son ego, quand quelqu’un fait attention à vous, et depuis Marc, je n’y suis plus du tout habituée…

La journée se passe, tranquillement. Onze heures arrivent enfin. Cette journée m’a parue longue, mais je suis anxieuse, je dois retourner chez Marc, récupérer le peu d’affaires que je possède, et surtout mes livres de cours. Le temps est doux, et je ne suis franchement pas pressée de rentrer. Je décide d’y aller à pied. Pourvu que Marc soit dehors, à ses affaires. Je n’ai aucune envie de tomber sur lui, vu son humeur quand je l’ai quitté, cela ne fait aucun doute que je risquerais beaucoup si nous devions nous rencontrer… ! J’arrive bientôt à la maison ; en contournant un bloc, les yeux ailleurs, je bouscule quelqu’un, je m’excuse sans le regarder et m’apprête à continuer mon chemin quand la voix de l’inconnu me fige sur place.

« Mais je t’en prie Émilie… »

Je lève les yeux, tremblante, et j’aperçois d’abord le jaune de  son horrible dentition. Marc ! Je n’ai le temps de rien dire, sa main s’abat sur ma joue avec une force inouïe. Il s’avance vers moi, un rictus mauvais au coin des lèves. Le salaud, il me coince dans une petite ruelle sombre. Je n’essaie même pas de crier car d’ici, personne ne m’entendra. C’est la fin je pense, chargé comme il l’est, il est capable de me tuer. La batte de base-ball qu’il sort de son dos confirme ma pensée. Mais il ne m’aura pas ainsi, je vais me défendre aussi longtemps que je le pourrai. C’est un homme, et si il y a une chose que j’ai apprise depuis gamine, c’est de savoir donner un coup de genou bien placé… Il hurle et tombe à terre mais je n’ai pas dû frapper assez fort car au moment où je tourne les talons pour m’enfuir, il me retient par la cheville. Je tombe la tête la première sur le rebord du trottoir. Il me tire vers lui, je ne le distingue pas bien, le choc m’a un peu sonnée, et soudain, une douleur fulgurante me plie en deux, je me traîne en arrière, pour essayer d’éviter ses coups et me mets en position fœtale J’ouvre la bouche à la recherche d’un peu d’air, son coup de pied m’ayant coupé le souffle.

« M-M Marc, s’il te plaît ! »

Mais il ne m’entend pas, il continue de m’asséner coup sur coup. Je ne suis plus qu’un tas de chair meurtrie, et je ne souhaite qu’une chose, qu’il m’achève. On dirait qu’il m’a enfin entendue, il lève sa batte bien haut, et je vois son bras se rabattre. Je ferme les yeux, prête à encaisser le dernier coup, le temps s’écoule lentement, une éternité il me semble. Puis j’entends le bruit de quelque chose qui vient de tomber, d’après le son, je dirais que c’est de sa batte qu’il s’agit. J’ouvre péniblement les yeux, et je le vois, à quelques centimètres au dessus du sol. Ignorant la douleur qui traverse ma nuque, je lève un peu la tête, et dans le peu de lumière, j’aperçois deux yeux bleus que rend encore plus étrange une longue chevelure noire comme l’ébène. J’entends juste un craquement et je vois Marc s’étaler de tout son long, mort. Je sens une main puissante me retourner sur le dos, une demi minute puis je me sens soulevée dans les airs. Je n’ai pas la force d’hurler mais le mouvement m’arrache tout de même un petit cri. J’entends une voix basse et envoûtante me dire :

« Accroche-toi Émilie, je t’emmène à l’hôpital ! »





Chapitre 4

Avant d’ouvrir les yeux, je sais déjà où je me trouve. Je sens l’odeur spécifique des hôpitaux, cette odeur de propre, de désinfectant. Je force mes paupières à se lever, et une douleur traverse mon crâne. Jamais je n’aurais cru que l’effort pouvait à ce point faire souffrir. Je me force un peu et j’embrasse ma chambre du regard. J’ai du mal à voir, mais il semblerait que je sois la seule occupante. Je lève la main à mon visage et je commence à tâter prudemment. J’ai des bosses, tout est tuméfié. Je comprends, en passant un doigt sur mon œil gauche, pourquoi j’ai de la peine à voir : mon œil est presque aussi gros qu’un abricot… Je continue mon exploration. J’ai une perfusion dans la main gauche, j’ai des bleus sur les deux bras. J’essaie de me tourner un peu, mais la douleur stoppe aussitôt mon geste. Je soulève un peu le duvet, et je remarque que mon torse est bandé. Je me découvre un peu plus,  j’ai la cheville droite également bandée, et mes jambes sont couvertes d’ecchymoses. On peut dire que Marc y a mis toute sa passion, jamais encore il ne m’avait à ce point frappée. Visiblement, il n’aime pas se faire jeter…

J’essaie de me concentrer pour savoir comment je suis arrivée dans cet hôpital. Si mes souvenirs sont bons, j’étais à deux secondes de me faire achever, et je suis à présent bandée de partout, au chaud et en sécurité dans cette chambre. Allez Emilie, un effort. Les médicaments et la douleur ne m’aident pas. Allez, Emilie, allez. Tu as terminé ton service, tu es partie à pied, tu es tombée sur Marc, et ensuite, quoi ? Ok, il a voulu me tuer, mais il n’a pas pu. Tiens, et lui, où est-il ? Réfléchis Emilie, réfléchis ; il n’a pas pu asséner son coup fatal, mais pourquoi ? Parce que… Parce que… Ahhh, un effort, souviens-toi, souviens-toi. Et soudain, une lueur dans mes yeux s’alluma. Oui, quelqu’un est venu à ton secours, un homme, une femme ? Marc est mort, il a été tué, si simplement, de ça, j’en suis sûre, juste après, je suis tombée dans les pommes. Et j’ai entendu une voix, la voix de mon sauveur, basse, envoûtante. Je me suis sentie soulevée et ensuite, plus rien, le black out. J’en étais encore à mes pensées quand la porte de ma chambre s’ouvrit, laissant passer un médecin et une infirmière. J’essayai  de tourner la tête, mais c’était encore trop douloureux.

« Ne tentez pas le diable, mademoiselle, la douleur va persister encore quelques jours, ensuite, vous pourrez agiter la tête comme bon vous semblera. »

Le médecin devait avoir la quarantaine, il était grand, avec des cheveux d’un roux flamboyant ; il inspirait confiance ; quant à l’infirmière, qui était en train de prendre sa tension  artérielle, elle devait être aussi petite qu’elle, et elle avait également cet air qui donne envie d’avoir confiance.

Le docteur reprit :

« Mademoiselle, nous ne savons malheureusement pas qui vous êtes, la personne qui vous a amenée hier soir est repartie aussitôt que nous vous avons pris en charge, alors je suis là pour le côté administratif. Il me faut vos nom, prénom et adresse, s’il vous plaît, ainsi que le nom de votre assurance-maladie. »

Emilie donna au médecin tous les renseignements qu’il voulait tandis que l’infirmière examinait ses blessures. Elle avait beau être courageuse, plusieurs fois elle grimaça lorsque cette dernière toucha quelques unes de ses ecchymoses.

« Bien, Mademoiselle Rivière, je crois que c’est tout pour aujourd’hui, je reviendrai demain, pour voir l’évolution de tout ça ; entre deux, vous aurez la visite d’infirmières. Bonne journée à vous et à demain.

« Docteur, s’il vous plaît ? »

Alors qu’il partait, il s’arrêta et se retourna.

« A propos de la personne qui m’a amenée, vous pouvez m’en dire un peu plus ? »
Le médecin rit doucement, et répondit.

« Pas grand-chose, on a simplement vu une femme, tout de noir vêtue, couverte de sang, et vous, évanouie, dans ses bras. Je ne sais pas d’où vous veniez, mais je pense qu’elle vous a portée un sacré bout de chemin. »

« Merci docteur, bonne journée à vous aussi. »

Une femme ? Une femme l’avait portée jusqu’ici. Malgré quelques passages qu’elle ne pouvait cernés pour l’instant, elle avait conscience de l’endroit où Marc l’avait agressée. De la ruelle à l’hôpital, il devait bien y avoir cinq kilomètres. Comment une femme a pu la transporter sur cette distance et suffisamment vite pour pas qu’elle ne meure pas dans ses bras ? A moins d’être Superman, elle ne voyait pas comment.

Plus Emilie se concentrait pour se rappeler de quelque chose, plus sa tête bourdonnait et lui faisait mal, finalement, à bout de force, elle s’endormit d’un sommeil agité.

Au milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut, hurlant. Ce maudit Marc, elle en rêverait encore quelques temps. Elle tenta, en vain, de se rendormir, puis, à force de tourner et retourner les évènements de la veille dans sa tête, elle parvint à se souvenir de quelque chose : deux glaciers. Deux yeux, d’un bleu profond et transparent, comme l’eau pure des glaciers de montagnes. Et ces deux yeux la suivirent finalement toute la nuit. Cette femme avait les yeux les plus incroyables qu’elle ait jamais vus, et à son réveil, elle se souvint d’où elle connaissait ce regard : la pizzeria. C’était la femme qui lui avait presque donné l’équivalent de son salaire de la journée en guise de pourboire !



Chapitre 5


Une semaine s’était écoulée depuis l’incident, et Némésis chargea Alex de se rendre à la pizzeria tous les deux jours, afin d’avoir des nouvelles d’Emilie. Et elle rentrait toujours bredouille. En dernier recours, elle décida de se rendre à l’hôpital, quitte à devoir répondre à certaines questions qu’elle préférait éviter. Elle cherchait justement à se faire discrète, elle devait se fondre dans la foule, car tout criminel et hors-la-loi qu’était son gibier, ça n’en restait pas moins des êtres humains, et leur ôter la vie restait un crime puni par les lois de ce monde.

Cette Emilie l’obsédait tant que même lors de sa nuit de chasse, elle n’en éprouva pas le plaisir habituel ; son esprit tout entier se trouvait auprès de la jeune blonde au regard si particulier. Finalement, au bout de deux semaines, elle décida d’aller en personne au restaurant italien, peut-être pourrait-elle soutirer des informations en échange de quelques billets. Tsskkk, les pots-de-vin, s’il y avait bien une chose qui n’avait jamais changé au cours des siècles, c’était l’avidité et la cupidité du genre humain. Tout vous était servi sur un plateau d’argent, on s’inclinait devant vous, pour autant que vous soyez riche, et surtout, que vous distribuiez sans compter….

Encore toute à ses pensées, elle poussa la porte du restaurant et se trouva nez à nez avec Emilie. Cette dernière reconnut immédiatement Némésis, elle lâcha son plateau, et le temps se suspendit l’espace d’une minute. Elles se scrutèrent, comme si chacune d’entre elles tentait de pénétrer l’esprit de l’autre, en vain. L’une comme l’autre étaient à la fois intriguées et curieuses. Le temps reprit son cours, le bruit, les odeurs, les cris. Emilie se baissa pour ramasser son plateau en même temps que Némésis amorçait le mouvement pour l’aider. Leurs mains s’effleurèrent, presque une caresse.

« Je vous connais… » Un soupir, un murmure. Elle continua dans sa lancée, de peur de ne plus trouver ses mots tant cette grande femme la fascinait et l’intimidait.

« C’est vous… C’est grâce à vous que… » Elle n’eut jamais la chance de terminer sa phrase, l’index de Némésis venait de se poser délicatement sur ses lèvres. Etonnée, elle leva les yeux pour rencontrer les deux joyaux bleus de sa sauveuse. Etrange, je n’ai pas souvenir qu’ils aient étés si foncés. Némésis se contenta d’acquiescer avec un petit sourire énigmatique. Elle se pencha, si près, qu’Emilie pouvait sentir son odeur, un mélange de douceur féminine, et de musc fauve. Lorsque les lèvres de Némésis furent à la hauteur de l’oreille droite d’Emilie, elle lui dit, dans un souffle :

« Je t’attendrai à la fin de ton service… ».

Comme elle l’avait dit, Némésis attendait Emilie lorsque celle-ci sortit enfin aux alentours de minuit.

« Je ne pensais pas que tu serais déjà sortie, je t’ai pourtant trouvée salement amochée. »

Emilie nota le tutoiement, et malgré le respect et cette impression de peur qu’elle lui inspirait, elle décida d’en faire autant.

« C’est grâce à toi… Comment ? C’est impossible… cette rapidité… quel est ton secret ? »

« J’ai de longues jambes… »

Cette remarque fit rire Emilie, mais elle se sentit frustrée car ce n’était absolument pas une réponse. Inutile d’insister, je n’en tirerai rien.

« J’ai décidé de te raccompagner, tu as un endroit où aller ? »

« Euh, je vis sur le campus, j’y ai une chambre. »

« Je te propose chez moi, on est vendredi, il n’y a pas cours demain, qu’en dis-tu, en plus, tu seras en sécurité. »

Emilie prit deux secondes, le temps de réfléchir, et accepta la proposition de Némésis, peut-être en apprendrait-elle plus sur cette mystérieuse femme aux yeux de glace. Pourtant, la fin de la phrase la surprit. Pourquoi ne serait-elle pas en sécurité, maintenant que Marc était mort, car il l’était bel et bien. Elle avait lu dans les journaux que son corps avait été retrouvé dans une ruelle, la nuque brisée. La batte de base-ball avait également été retrouvée et l’affaire avait été classée comme « guerre des gangs ». Mais elle, elle, elle savait que c’était Némésis qui avait tué Marc. Elle l’avait vue, de cela, elle en était certaine, mais elle ne se l’expliquait pas, car Marc était un homme costaud, et chargé comme il l’était cette nuit-là, sa force était décuplée, et elle n’avait pas rêvée, son corps se trouvait à dix centimètres du sol, elle l’avait vu de ses propres yeux, avant qu’il ne s’écroule et qu’elle n’entende cette voix basse, rauque, envoûtante, celle-là même qui venait de l’inviter en sa demeure. Elle le sentait, cette femme n’était pas comme les autres humains, elle devait avoir un don, une sorte de sixième sens, un je ne sais quoi qui faisait d’elle quelqu’un de respecté et de craint rien qu’en entendant son nom.

Némésis… Elle se le répéta plusieurs fois dans sa tête, quel nom étrange, peut-être une connotation grecque ? Elle se renseignerait, la bibliothèque de l’université regorgeait de livres anciens et poussiéreux…

Elle en était encore à ses pensées quand la voix rauque de Némésis la fit presque sursauter.

« Nous sommes arrivées. »

Emilie n’en crut pas ses yeux, elle se trouvait à présent devant l’entrée de la seule tour de la ville, construite sur les hauteurs, sur les ruines du château de l’ancienne ville. Cette tour comprenait dix étages et de là-haut, il était certain que la vue devait être splendide. Elles entrèrent toutes deux dans l’ascenseur, qui menait directement dans l’appartement. En fait, en guise d’appartement, il s’agissait plus d’un immense loft que d’un deux pièces, et la vue sur toute la ville, depuis les fenêtres, en était à couper le souffle. Némésis précéda Emilie dans le living et lui offrit un verre de Gin Tonic. Il lui était impossible de dire quoi, mais quelque chose qui venait du fond de ses entrailles la poussait vers cette jeune blonde, quelque chose d’ancré profondément dans son histoire, pourtant, au cours de ses deux cent trois ans d’existence, jamais encore elle n’avait ressenti une telle connexion avec un humain. Et elle voulait tirer cela au clair.

Emilie accepta le verre avec un sourire, et la complimenta sur son appartement. Cette femme l’enivrait bien plus que son verre de Gin, son odeur, sa prestance, son charisme, sa voix, ses yeux. Elle n’avait qu’une envie, c’était de l’embrasser, et de lui faire l’amour toute la nuit, mais oserait-elle faire le premier pas ? Le troisième Gin Tonic l’aida en ce sens, elle s’approcha de Némésis, noua ses bras autour de sa taille, leva les yeux, se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa.


Chapitre 6


Elle en ignorait la raison mais quelque chose la poussait à la protéger, c’est donc sans réfléchir qu’elle lui proposa de la raccompagner, puis de finalement l’inviter chez elle. Bien peu d’êtres étaient venus chez elle, et personne n’en était ressorti vivant. Il se trouvait qu’au sous-sol, il y avait la chaudière, qui fonctionnait encore au charbon, vestige du siècle passé, et c’est facilement qu’elle pouvait faire disparaître les corps.

Mais pas ce soir, ce soir, c’était différent, elle ne chassait pas pour se repaître de sang, du moins, pas encore, il était trop tôt, elle sortirait plus tard, vers les trois heures du matin. Ce soir, elle voulait Emilie, son corps, son odeur de lavande, la douceur de sa peau, elle la désirait comme jamais elle n’avait désiré quelqu’un auparavant et elle ne se l’expliquait pas. Arrivées devant son immeuble, elle laissa passer Emilie en premier, l’ascenseur accédait directement à l’appartement, et elle put voir la surprise et l’émerveillement se peindre sur le visage de la jeune blonde. Elle lui offrit un Gin Tonic alors que celle-ci admirait la vue sur la ville depuis la fenêtre du living. Bon sang, elle la désirait, elle l’aurait prise là, au milieu du salon, sur le canapé, mais elle ne voulait pas l’effrayer, même si ses sens lui indiquaient qu’Emilie voulait la même chose quelle. Les phéromones…. Et vive mon odorat extra sensoriel !  Au bout du troisième Gin Tonic, elle vit Emilie s’approcher d’elle, l’enlacer, et l’embrasser, tout en resserrant son étreinte. Elle se laissa faire, en redemanda, puis, avant que l’une ou l’autre s’en soit rendues compte, elles se retrouvèrent nues, à s’embrasser et se caresser frénétiquement. Elles passèrent une bonne partie de la nuit à faire l’amour, passionnément, sauvagement, et pour Némésis, ce fut la première fois qu’elle se réveilla avec quelqu’un de vivant à ses côtés. Sensation étrange mais agréable….

Elle avait faim, elle avait senti ses canines sortir mais elle ne pouvait rien faire avec Emilie blottie contre elle. Malgré sa rapidité, elle craignait qu’Emilie ne se réveille, ne la trouve pas et commence à se poser des questions. Seulement, il lui était impossible de ne pas se sustenter, sans cela, elle deviendrait faible. Son corps réclamait du sang, et elle ne pouvait l’ignorer. Si elle ne faisait rien, elle allait s’affaiblir et redevenir une simple mortelle. Seulement, depuis toutes ces décennies, son corps s’assécherait, et ce serait la mort assurée, en quelques heures seulement. En prenant de profondes inspirations, elle pouvait sentir l’odeur du précieux liquide, partout dans la ville. Non, risqué ou non, elle DEVAIT sortir se nourrir.

Elle prit délicatement Emilie dans ses bras, la fit pivoter de manière  à ce qu’elle ne repose plus sur son corps. Une fois dégagée, elle remonta les couvertures sur sa blonde amie, et se leva. Elle s’habilla rapidement, enfila son manteau de cuir, se dressa dans l’encadrement de la fenêtre et bondit dehors. Ce qu’elle ne vit pas, c’est les deux yeux d’Emilie, la fixant dans le noir, et l’air complètement abasourdi se peindre sur son visage lorsqu’elle vit Némésis s’élancer depuis le dixième étage.

Elle se leva d’un bond, courut jusqu’à la fenêtre, se pencha à en avoir presque le vertige, mais elle ne vit rien d’autre que les ténèbres. Elle se redressa, peut-être avait-elle rêvé. Elle décida de faire le tour du propriétaire, et elle trouverait ainsi Némésis dans une autre pièce. Il était trois heures du matin, peut-être souffrait-elle d’insomnies et elle devait simplement être dans  le living. Au moment où elle y entra, elle remarqua une cheminée. Elle n’en avait pas souvenir, mais il faut avouer que lorsqu’elle était entrée avec cette superbe créature, l’environnement alentour la préoccupait peu. Elle s’avança pour examiner de plus près cette cheminée, et ce qu’elle vit de chaque côté de l’âtre la surprit et l’effraya. La cheminée était tout à fait normale, mais dans chaque coin supérieur se trouvaient des chaînes et des menottes. Elle préféra retourner se coucher, et éviter de penser à tous ces événements quelque peu troublants et limite effrayants. Elle tenta de se rendormir, mais son esprit ne cessait de galoper. Quelle femme était Némésis, assurément, elle ne ressemblait pas au commun des mortels, pourtant, elle était humaine, elle avait pu s’en assurer quelques heures plus tôt. A force de tourner et retourner toutes ces réflexions dans sa tête, elle finit par s’endormir, quelques instants seulement avant que Némésis ne réapparut dans l’encadrement de la fenêtre.

Le bruit de l’eau qui coulait réveilla Emilie, elle s’assit dans le lit, et toucha de sa main l’endroit où Némésis aurait dû avoir dormi. Les draps étaient froids. Elle était rentrée et prenait une douche avant même de revenir dormir. Mais pourquoi ? Qu’avait-elle fait, et surtout, quel était son secret pour pouvoir sauter du dixième étage d’un immeuble.

Lorsque Némésis sortit de la douche, elle trouva Emilie plongée encore dans ses réflexions. Mais cette dernière décida de ne rien révéler, elle mènerait sa propre enquête, en évitant de poser des questions à la femme sculpturale qui se tenait devant elle. Némésis se coucha derrière sa conquête, passa un bras sous sa poitrine, et se rendormi. Emilie n’osait bouger, et finalement, elle sombra dans le sommeil.

« Bonjour Emilie, tu as bien dormi ? »

« Oui, comme un bébé ; je resterais bien, mais j’ai un mémoire à rendre, et je dois aller à la bibliothèque, j’en aurai probablement pour toute la journée. Je peux prendre une douche avant de m’en aller ? »

Peut-être trouverait-elle d’autres éléments dans sa salle de bains, mais elle eut beau chercher, la pièce était d’une blancheur immaculée, rien, une salle de bains ordinaire. Elle en sortit au bout d’un quart d’heure et après avoir convenu avec Némésis de se revoir la semaine d’après, elle s’en alla pour la bibliothèque du campus. Elle avait menti, elle n’avait pas de mémoire à rendre, mais elle voulait faire des recherches. Déjà, ce prénom, Némésis, il n’était pas commun, et il sonnait plutôt comme une créature sortie tout droit de la mythologie.




Chapitre 7


Némésis lança un dernier regard derrière elle, sur l’adorable créature qui dormait dans son lit, prit une profonde inspiration afin de localiser l’endroit, puis elle s’élança, rapide comme le vent. Ce soir, c’était une femme, une voleuse. Cela faisait déjà quelques jours que Némésis la traquait, la suivant, la rencontrant « par hasard ». Elle aimait ses moments de reconnaissance, parfois même de séduction, car lors de l’abattage, elle n’avait pas le temps pour tout cela, au moment où ses canines perçaient la chair, au moment où le sang du gibier touchait sa langue, plus rien n’existait, tout disparaissait, elle était seule au monde avec dans ses bras et sur sa langue tout ce qui faisait d’elle un être si exceptionnel.

Cette nuit, cette femme, cette voleuse, mmmhhh, elle sentait en elle une confiance en soi accrue, la pauvre, si elle savait que dans quelques minutes seulement, elle passerait de vie à trépas. Mais elle, elle avait été séduite, et lorsque Némésis l’enlaça, au fond d’une ruelle sombre, la jeune voleuse ne se débattit pas, au contraire, elle renfonça son étreinte et se laissa aller dans les bras de son tueur. Lorsque le gibier coopère, la morsure n’est pas aussi douloureuse, elle ressemble à une morsure pendant l’amour, charnel, sensuel, doux presque, et surtout, le sang vient plus facilement, s’il n’y a aucune résistance, il ne s’épaissit pas lors d’une ultime tentative de se dérober à l’agresseur. Elle laissa là le corps de la jeune rousse, et décida de rentrer, car cette nuit, quelqu’un l’attendait chez elle. En réfléchissant, ça devait bien faire depuis passé cent ans que personne ne l’avait attendue dans son lit, mais Emilie était spéciale, il y avait entre elles deux une connexion, qu’elle ne s’expliquait pas mais qui était réelle, elle aurait presque pu la palper tant elle était puissante. Elle arriva dans l’encadrement de sa fenêtre, et trouva sa belle endormie, les draps rejetés de côté, tant la nuit était chaude. Comme à son habitude, elle laissa son manteau et se dirigea vers la salle de bains, et prit une douche purifiante et revigorante. Elle se glissa ensuite près de sa jeune conquête, et passant un bras sous sa poitrine, elle s’endormit, le nez dans ses cheveux, respirant ainsi cette odeur qui l’enivrait.

A son réveil, au matin, Emilie lui dit avoir du travail pour son mémoire ; quel dommage, elles ne passeraient pas la journée ensemble, mais elles décidèrent de se revoir le vendredi suivant. Némésis avait hâte d’y être, mais elle avait une semaine plus que chargée à son travail, alors quand bien même, elle n’aurait pas eu du temps pour elle. Une semaine d’attente… Mmmhhh, l’attente était quelque chose qu’elle savourait, plus l’échéance approchait, plus elle salivait, mais là, c’était différent, ça n’avait rien d’une partie de chasse, jamais elle ne planterait ses crocs dans Emilie, et pourtant, elle savait déjà que leur histoire ne durerait pas. Elle devait protéger son secret, et Emilie verrait bien que le temps n’avait sur elle aucune emprise… Tant pis, ce serait l’histoire de quelques années, peut-être cinq, peut-être moins, qui sait, on verra si elle pourrait se cacher de son amour pour aller chasser. Elle espérait de tout son cœur que jamais Emilie n’apprenne qu’elle était un Day Walker, car alors, elle devrait l’éliminer. Personne ne devait savoir, elle ne tenait pas à terminer dans une cage, privée de sang humain et sujette à un tas d’expériences. Jusqu’à maintenant, elle s’était bien débrouillée, évidemment, les premières années avaient été difficiles, mais c’était l’époque qui avait voulu ça, elle avait parcouru le monde entier afin d’échapper aux chasseurs de créatures mythiques. Les années 2000 n’avaient pas été les meilleures de sa vie, elle-même était passablement perdue et sans Memnoch, son mentor, elle l’aurait été encore plus.

Memnoch n’était pas un Day Walker, quelque part, c’était son père vampirique, car c’était lui qui avait mordu sa mère et fait d’elle une des siens alors qu’elle était enceinte d’elle. Sans lui, elle aurait probablement été tuée comme sa mère l’a été lorsqu’elle avait cinq ans. Memnoch prit soin d’elle  des années durant, puis une nuit, la nuit de ses vingt-cinq ans, il lui amena un jeune homme terrorisé. Il lui dit de boire, elle ne comprenait pas, puis il lui mit le jeune éphèbe dans les bras, et approcha son nez de son cou. Et là, dans une douleur fulgurante, ses canines poussèrent d’un coup. Son odorat venait de passer à un stade supérieur que celui des simples humains ; elle avait senti le sang frais et c’est cela qui avait fait sortir ses canines, elle lui lécha le cou et planta ses nouvelles dents dans cette chair si douce, si bonne. La première nuit, elle a été un peu maladroite, elle a  laissé du sang dans le corps et Memnoch a dû l’achever. C’est lui qui lui a enseigné les bases du vampirisme. La première règle étant de ne jamais boire quand la victime est morte, cela peut être mortel. Du moins, pour tout vampire ordinaire. Cette nuit-là, elle apprit qu’elle n’était pas seulement un vampire, mais un Day Walker, même parmi les vampires, c’était une légende, pourtant, me voilà, mi-vampire, mi-humaine. J’ai vingt-cinq ans depuis maintenant deux cents trois ans…



Chapitre 8


Dans la bibliothèque de l’université, Emilie épluchait tous les ouvrages parlant de mythes ; de ces dernières années, ainsi que ceux des années 2000. Si Némésis était immortelle comme elle le soupçonnait, elle devait probablement avoir plus de deux cents ans. Voilà une semaine qu’elle bûchait sur ces recherches, en marge de son travail à la pizzeria et de ses études. La bibliothèque était devenue sa deuxième demeure. Après plus de cinq jours de recherches acharnées, elle était prête à jeter l’éponge quand elle tomba sur un ouvrage de l’année 1999. Le titre l’interpella La légende du Day Walker.

Day walker ? Le marcheur de jour ?  Elle ouvrit le gros livre poussiéreux et commença sa lecture.

Il devait être passé vingt-deux heures lorsqu’Emilie referma l’ouvrage, et elle n’en croyait pas ses yeux. Pour elle, c’était presque inimaginable, Némésis était un Day Walker, en fait, pas seulement un, mais LE Day Walker, errant entre le jour et la nuit, n’ayant sa place ni dans l’un ni dans l’autre, condamnée à vivre éternellement. Elle sortit de la bibliothèque pour rentrer dans sa chambre, et elle ne cessa de tourner et retourner dans sa tête ce que le vieux grimoire lui avait révélé.


En l’an 1970, Memnoch le dernier de tous les vampires mordit  une jeune femme brune et fit d’elle sa compagne d’errance. A eux deux, ils auraient pu sauver la race. Mais un imprévu vint chambouler les plans de Memnoch. Sarah, sa compagne, était enceinte lors qu’elle devint une créature de la nuit. Les vampires, personnages morts, ne sont pas supposés enfanter de manière naturelle, hors, Sarah arriva à terme et mit au monde une magnifique petite fille, Némésis. Ni humaine, ni vampire, un être hybride tirant le meilleurs de chaque race, la force du vampire, ses sens aiguisés, la capacité d’affronter les miroirs, les croix et le soleil. Cependant, Némésis devait être initiée, et boire son premier sang le jour de son vingt-cinquième anniversaire, et de ce jour, elle deviendrait immortelle, se sustentant une fois par semaine, afin de garder en elle toutes ses capacités de vampire.

Mais Némésis tient aussi tous les points faibles des deux races, un pieu dans le cœur, de l’eau bénite, de l’absinthe, et si les balles d’un revolver ne lui font rien, en revanche, les armes blanches lui sont mortelles. Et dès qu’elle boirait son premier sang, il lu faudrait sans cesse se nourrir, sans quoi, elle perdrait son côté vampire, et mourrait, ses années de jeunesse éternelle la rattrapant.

Memnoch prit soin d’elle lors de la mort de Sarah ; les chasseurs de créatures mythiques les avaient trouvés, et ce fut alors pour ce père de la nuit et sa fille une vie d’errance, de violence et de sang. Jusqu’à ce que, la nuit du trente et un juillet 1995, Memnoch amena un jeune homme pour Némésis, et elle goûta à son premier sang, et elle devint ainsi la Day Walker.


Le reste du grimoire était abîmé, mais Emilie avait maintenant les réponses à toutes ces questions. Elle réfléchit, et elle sut alors que ces corps que l’on retrouvait chaque semaine était l’œuvre de la femme avec qui elle venait de coucher. Plus que de la peur, c’était des questions qui lui venaient à l’esprit. Pourquoi elle ne l’avait pas tuée ? Elle avait été si douce, se pourrait-il que ce ne soit pas la même personne ? Non, non, Némésis, ce n’est pas commun comme nom, et puis, la description, c’était exactement elle. Elle décida alors de piéger Némésis, et d’en savoir un peu plus.



Chapitre 9



La semaine se passa relativement vite, pour l’une comme pour l’autre, et le vendredi de leur rendez-vous arriva.

Emilie avait un plan, il était inutile d’utiliser la force, puisque Némésis possédait une puissance inimaginable, mais Emilie le savait, elle avait un point faible : elle. Elle pouvait le voir dans ses yeux, chaque fois qu’elle la regardait, ses yeux s’assombrissaient de désir, Emilie n’était pas loin de penser que si elle le lui demandait, Némésis ramperait devant elle. Elle organisa donc une soirée romantique, un bon dîner, des chandelles, de l’absinthe, et une pointe d’eau bénite, rien qui ne pourrait la tuer, mais suffisamment pour l’étourdir, et peut-être même, lui faire perdre connaissance. Elle espérait seulement qu’elle se sentirait assez en confiance, et que l’envie de renifler de trop près son verre de vin ne lui vienne pas à l’esprit, car là, elle ne donnerait pas cher de sa vie, à vouloir ainsi trahir la confiance d’un tel être.
Heureusement pour elle, Némésis, qui s’était sustentée la veille, baissa sa garde avec Emilie, après tout, qu’est-ce qu’un mètre soixante pourrait bien lui faire, et finalement, elle ne connaissait rien de sa double vie. Ce fut là une grave erreur, car lorsqu’elle leva son verre et porta un toast, en remerciant les grandes puissances pour avoir mis Emilie sur sa route, à peine avait-elle avalé une gorgée du poison qu’elle se sentit défaillir, presque étouffer. Elle tendit la main, agrippa la nappe qui tomba avec elle, entraînant les restes du repas, tachant ainsi les dalles blanches du sol de la salle à manger. Elle se cogna la tête au coin de la table et la dernière chose qu’elle vit avant de perdre connaissance fut le regard mi triomphant mi effrayé d’Emilie.


Chapitre 10


Un mal de crâne, monstrueux… Quand avais-je ressenti une telle douleur pour la dernière fois ? Je ne m’en souvenais même pas. Avant d’ouvrir mes yeux, j’eus conscience de la pluie qui tombait, lointaine… J’essayais de relever ma tête, mais un haut le cœur me stoppa. Etrange, je n’ai jamais de nausée si j’ai mangé. Je laissais cette pensée de côté et me concentrais sur mes yeux, qui refusaient obstinément de s’ouvrir. Dieu ! Depuis quand suis-je si faible ? Tant pis pour mes yeux, essayons l’odorat. Je pris une profonde inspiration, me préparant à analyser ce que mes sens allaient trouver. Je ne comprenais rien, pas de vue, pas d’odorat… Mais que s’était-il passé ?

Peu à peu la mémoire me revint. Emilie ! Cette petite garce m’avait empoisonnée, ça ne se passera pas ainsi, je pensais que tu étais spéciale petite, je me suis trompée et tu viens de signer ton arrêt de mort.

Elle tenta de se lever, mais à peine fut-elle debout qu’elle retomba en arrière ; ses poignets étaient solidement attachés à sa cheminée ; depuis combien de temps était-elle dans les vappes, probablement plus d’une semaine, puisque ses sens vampiriques ne l’aidaient pas. Elle avait faim, et elle se sentait vieillir peu à peu ; si elle ne mangeait pas dans la semaine, elle allait mourir, de faim, de vieillesse, deux cent trois ans dans les dents, en moins de sept jours, ça ne devait pas être facile à encaisser. Elle avait la bouche sèche, les yeux dans le vague, elle tenta d’appeler Emilie, mais aucun son ne sortit. Elle était trop affaiblie. Enfin, après quelques instants qui lui parurent des heures, Emilie arriva, avec un bol de soupe.

« Sale garce… » Un murmure.

« Ne dis pas ça, je voulais savoir, tu me fascines tellement, j’ai été effrayée que tu ne te réveilles pas au bout de trois jours. Je ne savais pas quoi faire, le grimoire ne disait rien là-dessus. »

Faiblement, Némésis la questionna sur le grimoire, et Emilie lui raconta tout, ses doutes, ses recherches, son piège (l’eau bénite et l’absinthe).

« Je veux que tu ailles mieux Némésis, je le veux, je te l’assure, mais je ne sais pas comment faire. J’ai ressenti une connexion avec toi, ce jour-là à la pizzeria, je suis certaine que toi aussi, tu l’as ressentie. Nous sommes des âmes sœurs toi et moi. Laisse-moi devenir comme toi. Tu dois manger si tu veux vivre, et moi, je veux vivre avec toi. »

Némésis la regarda, elle ne bluffait pas, elle pouvait sentir le battement de son cœur, calme, elle disait la vérité, elle n’avait pas voulu lui faire du mal.

« Il me faut une victime… »

« Non, je serai ta victime, je sais que si je bois ton sang juste avant que je ne meure, je serai comme toi, c’est ce que je veux. Maintenant que je t’ai trouvée, je ne te lâcherai pas. »

Lentement elle s’avança vers la cheminée, ôta les menottes et les chaînes des poignets de Némésis. Celle-ci, encore un peu faible, s’écroula presque sur la jeune blonde, sa tête au creux de son épaule. Elle pouvait sentir les palpitations du cœur d’Emilie dans son cou, de son nez, elle sentit son odeur, puis l’odeur du sang, si proche. Si elle voulait faire d’Emilie un Day Walker, il fallait qu’elle boive jusqu’à la dernière goutte de son sang. Elle entraîna Emilie dans une étreinte passionnée, rejeta sa tête en arrière, ouvrit la bouche, et Emilie put voir ses canines commencer à pousser, ses yeux devenir transparents. Lorsque les lèves de Némésis touchèrent la peau brûlante de son cou, elle se laissa aller, c’était si bon, comme un suçon, et pendant que Némésis la buvait, elle lui envoyait tous ses souvenirs, de ces derniers deux cent trois ans. Alors qu’Emilie s’affaissait, elle la coucha sur le canapé, s’ouvrit le poignet et le plaqua sur la bouche entrouverte de sa jeune compagne. D’abord, elle laissa couler quelques gouttes, puis Emilie reprit connaissance, elle attrapa le poignet de Némésis, et but, jusqu’à plus soif. Ce n’était pas la première fois que Némésis le faisait, mais c’était la première fois qu’elle savait avoir un avenir avec quelqu’un, et elle sut que jamais elle ne tuerait Emilie.







Pour celles qui veulent savoir, Némésis est en fait une déesse grecque. Fille de Nyx (la Nuit), elle personnifie la vengeance divine, elle châtie les crimes et punit aussi les amants cruels. Pour échapper aux avances de Zeus, elle se changea en oie, mais Zeus prit la forme d’un cygne et s’unit à elle. Némésis pondit un œuf et donna ainsi naissance à Hélène (si si, celle de la guerre de Troie !). Source : Dico de la mythologie grecque et latine, aux éditions Marabout.

Quand au nom de Memnoch, je l’ai emprunté à Anne Rice et ses « Chroniques de vampires ».