jeudi 15 septembre 2016

Day walker

En 2005, je me suis essayée aux FF. Cette histoire m'appartient ainsi que les personnages. C'est évidemment de la fiction et toute ressemblance avec des personnes, des lieux, des événements ayant existés serait un pur hasard. J'ai puisé dans la mythologie vampirique, de Buffy à Blade en passant par les Chroniques de vampires d'Anne Rice. Ce texte date, soyez indulgents. Bonne lecture.



Day Walker



Chapitre 1

Un mal de crâne, monstrueux… Quand avais-je ressenti une telle douleur pour la dernière fois ? Je ne m’en souvenais même pas. Avant d’ouvrir mes yeux, j’ai eu conscience de la pluie qui tombait, lointaine… J’essayais de relever ma tête, mais un haut le cœur me stoppa. Etrange, je n’ai jamais de nausée si j’ai mangé. Je laissais cette pensée de côté et me concentrais sur mes yeux, qui refusaient obstinément de s’ouvrir. Dieu ! Depuis quand suis-je si faible ? Tant pis pour mes yeux, essayons l’odorat. Je pris une profonde inspiration, me préparant à analyser ce que mes sens allaient trouver. Je ne comprenais rien, pas de vue, pas d’odorat… Mais que s’est-il passé ?



Un mois plus tôt

La nuit tombe, il est temps pour moi de revêtir mon « costume ». Ce que j’appelle « costume » n’est en fait qu’un long manteau de cuir noir ; une fois le col relevé, on ne peut pas me distinguer dans les ténèbres nocturnes. J’enfile donc mon manteau, m’approche de la fenêtre. Comme à chaque fois, je ne peux m’empêcher d’admirer la vue. C’en est à couper le souffle. J’ai vraiment eu une riche idée de m’installer au dixième étage de cette tour. Je peux voir toute la ville, sans que personne ne me remarque, puisque dans cette petite ville, c’est moi qui vis le plus haut… Choix très judicieux. J’ouvre grand la fenêtre, pose un pied sur le bord et me retrouve debout dans l’encadrement. Un petit vent vient s’insinuer dans mes cheveux de jais. Je scrute la ville qui s’étend à mes pieds, je ferme les yeux et prend une profonde inspiration. Elle est là, je la sens, cette odeur si imperceptible, si épicée. L’odeur de la peur, l’odeur de la sueur. Je rouvre soudain les yeux, mon regard bleu s’affine, il devient perçant, le bleu devient transparent. J’entends une sirène de police, et cette délicieuse odeur qui vient me chatouiller les narines. Je tourne la tête, en fonction du vent, afin que je puisse le localiser sans faute. Ça y est, tu es là, je te vois, tu es à moi. Je m’élance de ma fenêtre, j’atterris juste devant le portier de l’immeuble, mais je repars dans un tel éclair que, le pauvre ne sait même pas ce qu’il s’est passé… Je le trouve rapidement, mmhhh, la peur, quel parfum, si puissant, si reconnaissable. Mon gibier n’est pas mal ce soir, genre Brad Pitt, en plus jeune. Je suis d’humeur joueuse aujourd’hui. Et oui, c’est un des traits de caractères dont j’ai hérité, et j’avoue qu’avec ce genre de gibier, je m’en délecte sans jamais me lasser. Serais-je un peu sadique ? Peut-être, mais c’est ma nature, on ne peut renier ses origines, n’est-ce pas ? Ah, il m’a senti, l’odeur de cuir de mon manteau je suppose… Je lui lance un bonsoir, histoire qu’il se rende compte qu’il n’a pas rêvé, il y a bien quelqu’un.

« Qui t’es toi ? »

Quelle impolitesse, est-ce de cette manière qu’on s’adresse à une femme? Oh mais j’y pense, il ne m’a peut-être pas bien vue. Il est vrai que dans le noir, on peut aisément me confondre avec un homme. Ma taille, ma voix basse et presque rauque, mon regard…

« Qui je suis ? Hé bien, ça va dépendre de toi… »


« Te fous pas de moi !!!! »

Oh, quel vocabulaire… Depuis toutes ces années, ce gibier là n’a jamais changé, n’a jamais évolué. Toujours aussi faux, aussi enragé, aussi meurtrier et aussi peu éloquent. Voyant que je ne bouge toujours pas, absolument pas effrayée par son ton qui se veut menaçant, le voilà qui sort un fusil. Je regarde un peu mieux ; c’est un fusil d’assaut dont il a scié le canon ; ce genre d’arme, à moins d’appartenir à une société de tir, ou de faire partie de l’armée, personne ne peut s’en procurer. Un militaire ? Je m’approche de lui, renifle un peu : non, pas un militaire, il n’a pas leur sang-froid. Il a peur, il entend les sirènes se rapprocher, il ignore comment agir maintenant.

« Je pourrais faire une excellente otage, si tu tiens à t’en sortir »

« Q-Quoi ? »

Aah, je suis à nouveau son centre d’intérêt. Je déteste être ignorée lors de ce genre de rendez-vous. Non non, ce n’est pas par vanité, mais ces moments-là, même si je ne les partage qu’avec des meurtriers, ce sont des instants de pure magie, n’être plus qu’un, s’unir dans un dernier soubresaut, et il faut que mon gibier soit très attentif, pour qu’il se rende compte de la chance qu’il a… Je recommence.

« Alors ? Tu viens de tuer un homme, un otage ne devrait pas te faire peur. »

Oh, il commence à m’ennuyer celui-là, belle gueule, mais c’est tout. Je préfère quand ils ne réfléchissent pas, quand ils se contentent de m’approcher, un sourire lubrique sur leur visage. Ce que les hommes peuvent être prévisibles, surtout ceux-là.

Je suis toujours devant lui, le scrutant de mon regard pénétrant, un petit sourire supérieur au coin des lèvres. Il ne se décide pas, tant pis pour lui, ce sera plus douloureux. C’est toujours ainsi si il n’y a pas consentement. Je m’approche doucement, tel un félin, à chaque pas en avant de ma part, c’est un pas en arrière de la sienne. Je secoue la tête, un petit sourire sur mes lèvres… Le mur… Le voilà coincé, pris en sandwich entre ce mur et moi. Je tends la main, la pose sur son épaule gauche. Il n’y rien vu et est tout surpris de sentir ce poids, il tourne la tête pour voir ma main ; il n’en a pas le temps, je me colle à lui, près, si près que je deviens presque une deuxième peau pour lui. Il a peur maintenant, vraiment peur, je peux le sentir, ce n’est pas la même odeur que de craindre d’être découvert, c’est la peur pour sa vie, la plus délicieuse des odeurs. Ses veines se gonflent sur sa gorge, je sens son cœur battre dans chaque millimètre de son corps. J’effleure doucement son cou de mon nez, je sens le nectar, ces effluves me feraient perdre mes sens. J’approche mes lèves entrouvertes de cette veine si gonflée. Un rapide coup d’œil en arrière, pour m’assurer que personne ne nous voit ; malgré l’heure tardive, on n’est jamais trop prudent. Parfait, le désert, pas un bruit, pas un battement de cœur, ni humain, ni animal, juste lui et moi, seuls au monde. Je retrousse mes lèvres et laisse ainsi découvrir mes canines. Si pointues, si coupantes. Telles l’aiguille d’une seringue, elles s’enfoncent dans cette chair tendre, jusqu’à percer la veine. Mon gibier se crispe, oui, c’est douloureux s’il ne coopère pas, mais c’est rapide ; je ne « joue » avec ma nourriture que lorsque celle-ci est conquise. Un bête instinct chevaleresque ? Une pointe d’humanité dans la noirceur, le Yin du Yang ? Peu importe, je n’aime pas faire souffrir, même si celui ou celle dont j’aspire la vie est le pire des assassins. Il lâche son fusil, s’agrippe à moi, je sens qu’il met ses dernières forces dans cette étreinte. C’est trop tard, tic tac, la dernière goutte de sang sonne son glas. Je me défais de lui, juste avant qu’il ne rende son dernier souffle. Ne jamais continuer de boire si ce n’est plus vivant. Ça ne me tuerait pas, mais il me faudrait une bonne semaine pour me remettre de cet empoisonnement. Il tombe à terre, je me relève, je lèche une goutte de sang au coin de ma bouche. Surtout ne jamais perdre ce précieux nectar. Je sens la vie en moi, ce liquide chaud se fraie un chemin dans mon corps, atteint mes organes, mon cœur. Dieu, que c’est bon, s’il fallait le décrire pour les humains, je pourrais comparer cela à un bon joint, puissance dix. Une sensation de bien-être, une certaine euphorie, se sentir plus fort, sauf que dans mon cas, je suis vraiment plus forte, ce n’est pas qu’une illusion… Un dernier regard à mon gibier, et je m’en vais. Je lève la tête, jauge la distance et m’élance. Un petit saut et me voilà sur les toits. Il n’y a pas à débattre là-dessus : c’est le meilleur endroit pour moi. J’aime la hauteur, surtout la nuit. Toutes ces lumières, formant comme une mosaïque géante. Je baisse les yeux et je vois que mon gibier a été trouvé. On le dépouille de ce qu’il a. Sa plus grande richesse est probablement son fusil. Il est d’ailleurs vite ramassé, par un type du même genre que lui. C’est ça, regarde bien autour de toi, vérifie qu’on ne te voie pas. Fuis ! Je te retrouverai, j’ai ton odeur en mémoire. Profite de ta vie, la semaine prochaine, c’est ton tour. Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire à cette pensée. Aaaahhh, la ville a bien changé. Je me souviens d’il y a un demi siècle, mon vagabondage à travers les continents pour ne pas éveiller les soupçons. Cacher les corps, creuser des tombes, monter des mises en scène, faire croire au suicide, au meurtre… Aujourd’hui, les rares fois où un corps a été retrouvé et identifié, l’enquête est classée. On ne cherche plus à savoir les causes de la mort d’un hors-la-loi. Et je dois dire que c’est une chose qui m’arrange beaucoup.

Les cloches me tirent de mes pensées. Tiens, si tard, déjà ? Bien sûr ! C’est l’été, la nuit tombe plus tard. Pour moi, les saisons passent et repassent, parfois, je perds un peu la notion du temps. Je me retourne et bondis de toit en toit. J’arrive rapidement chez moi. La ville n’est pas bien grande, et je me déplace avec une telle rapidité… Je passe à nouveau par la fenêtre, je laisse tomber mon manteau à terre et me dirige vers la salle de bains. Chaque fois que je me sustente, j’ai besoin de prendre une douche. Comme pour me purifier de mon « crime ». Ce qui est paradoxal puisque je suis athée. En sortant de la douche, j’examine mes crocs : ils se rétractent déjà… Jusqu’à la semaine prochaine, jusqu’à ce que la faim se fasse sentir. Je me glisse sous les couvertures et pars rejoindre Morphée.

Une sonnerie me réveille brusquement. Je mets un cours instant à réaliser que c’est mon réveil. Sept heures, déjà. Je me lève rapidement, j’ai une journée chargée. A cette époque, celle où je vis, les médecines alternatives ont remplacé la médecine des années 2000. Je suis ce qu’on pourrait appeler un médecin alternatif. Je ne soigne pas, j’établis des diagnostics, je peux dire quand quelqu’un a telle ou telle maladie. Je dois ça au fait que je sente le sang et les autres fluides corporels. Je ne bois que du sang pur. Si il y a une anomalie, qu’elle soit sanguine, neurologique, congénitale, je la sens. J’ai sauvé pas mal de vies ainsi, et je gagne suffisamment d’argent pour me faire respecter dans la société. Á huit heures, je sors de l’immeuble, je salue Rick, le portier de jour.

« Belle journée, n’est-ce pas ? » me lance-t-il.

Je lève la tête pour voir le soleil briller.

« Oui, effectivement. »

Je traverse la route et me fonds dans la foule.


Chapitre 2

Je n’ai pas vu la matinée passer. Je meure de faim, il est déjà treize heures. Je me lève et sors de mon bureau.

« Alex ? Vous avez mangé ? »

De la tête, ma secrétaire me fait signe que non.

« Mettez le répondeur, je vous emmène. »

Nous sortons de l’immeuble. Alex ne pipe pas un mot. C’est quelque chose que j’ai toujours apprécié chez elle. Il y a dix ans, quand je suis revenue dans ma ville natale et que j’ai ouvert mon cabinet, je l’ai engagée, à titre d’essai. Elle ne m’a jamais quittée, parce qu’elle sait quand poser des questions et quand ne pas le faire. Depuis dix ans que nous nous côtoyons, j’ai pu voir le temps agir sur elle, alors que moi, je n’ai pas changé. Pas une ride, pas de fatigue, rien. Elle l’a remarqué, elle n’est pas bête, mais jamais elle ne m’a questionnée. Je pense que quelque part, je l’effraie. J’en ignore la raison. Peut-être m’avait-elle surprise dans une de mes parties de chasse ? Non, je prends toujours mes précautions, toutes ces années d’expérience ne me feraient jamais faire une telle erreur. Peut-être est-ce seulement une impression qu’elle a, et elle se fie simplement à son intuition.

Nos pizzas terminées, elle sort de l’argent pour payer sa part. Je l’arrête immédiatement.

« Que faites vous ? Je vous ai dit que je régalais. »

« Ex- excusez-moi Mlle Némésis. »

J’appelle la serveuse d’un geste de la main. Tiens, ce n’est pas la même qui nous a servies, elle a probablement terminé son service. Alors qu’elle s’approche, je sens un doux parfum me chatouiller les narines. Plus elle s’approche, plus cette odeur m’enivre. Je me rends compte alors que j’ai les yeux fermés. Une façon d’apprécier plus pleinement cet effluve entêtant… J’ouvre alors mes yeux et la première chose que je vois, c’est ce regard vert émeraude, qui me fixe d’un air interrogateur. En plein jour, je dois avoir l’air un peu idiote avec mes yeux fermés. Que la nuit me manque dans ce genre de moment… Elle me tend la note, ce qui me laisse le temps de la contempler à loisir. C’est une très belle jeune femme, quel âge peut-elle avoir ? Vingt ans ? Vingt-trois ans ? Ses cheveux blonds encadrent un petit visage absolument magnifique. Je lui tends un billet.

« Gardez la monnaie. »

Elle me regarde dubitative. Que ses yeux sont beaux !

« Il y a trop ! » me dit-elle.

Oh, je le sais bien, je n’ai pas pris garde que je lui avais laissé ce qu’elle gagnait probablement en une demi-journée. Je lui souris.

« Je sais, gardez tout quand même, je suis d’humeur généreuse aujourd’hui. »

Elle met vite le billet dans sa poche et m’adresse un sourire. Il me fait fondre sur le coup, on dirait une enfant à qui on vient d’offrir le jouet dont elle rêvait tant. Tandis qu’elle s’éloigne, je mémorise son odeur. Alex me ramène à la réalité. Ai-je une fois de plus fermé les yeux ? Voilà que je ne me maîtrise plus dans un lieu public. Que m’arrive-t-il ?

Alex et moi retournons gentiment au bureau. Je sais qu’elle fréquente cette pizzeria assez souvent. Comme je n’arrive pas à m’ôter cette femme de la tête, et du nez, je lui demande, l’air de rien.

« Alex, vous connaissez cette jeune serveuse ? »

« Laquelle ? »

« La petite blonde. »

Elle lève la tête vers moi et me sourit d’un petit air que je n’aime pas du tout.

« Quoi ?! »

Elle baisse la tête en ricanant gentiment.

« Rien rien… Elle vous plaît, c’est ça ? Elle n’a pourtant rien à voir avec vos précédentes conquêtes, hommes ou femmes. »

Ah oui, évidemment, mes conquêtes... Pfui, je reste malgré tout en partie humaine, et comme tout être humain, j’ai des envies et des besoins. Malheureusement, je ne peux pas avoir de relation normale. Aussi, je me contente de séduire l’un ou l’une de ces hors-la-loi, je prends un peu de bon temps, et ensuite, quand la faim me prend, je me sers. Il est vrai que c’est plus pratique : dans mon appartement, je ne risque pas de me faire prendre…

« Vous vous faites des idées Alex. » Vraiment ?

Elle me prend en pitié, ai-je une tête si suppliante ? Je ne me reconnais plus. Mais qu’est-ce que je fais ? Jamais je ne pourrai l’aborder, jamais je n’aurai d’avenir avec cette jeune créature. Déjà l’avoir pour amie, c’est un fantasme fou et irréalisable, alors comme amante, c’est demander la lune. Alex consent à me répondre.

« Elle s’appelle Émilie. Elle est étudiante en lettres, elle bosse de temps en temps à la pizzeria, histoire d’arrondir ses fins de mois. Satisfaite ? »

Ouh, je n’aime pas du tout le ton sur lequel a été dit ce dernier mot. A-t-elle oublié que je suis son employeuse ? Je m’apprête à la remettre à sa place, mais je vois la culpabilité se peindre sur son visage et surtout, je sens la peur. Sa crainte silencieuse de moi a repris le dessus. Je dois quand même avouer que cette impression me plaît, si elle me craint, jamais elle ne viendra fouiller mon passé. C’est exactement ce que je désire, personne ne doit s’approcher trop près de moi, personne ne doit s’intéresser à moi, alors pourquoi l’image d’Émilie revient-elle toujours dans ma tête ? J’ai besoin d’une bonne douche froide moi !

L’après-midi se déroule comme à l’accoutumée. C’est seulement quand je me retrouve dans mon appartement qu’Émile revient à la charge. Je m’occupe, je regarde des feuilletons débiles à la télé, je consulte ma boîte électronique, tout et n’importe quoi pour éviter de penser à elle. Je désespère de voir la nuit arriver. Une promenade nocturne me fera le plus grand bien. Ce n’est pas une nuit de chasse, mais j’enfile tout de même mon manteau noir, cependant, je sors normalement, c'est-à-dire, par la porte principale. Je regarde ma montre, vingt-trois heures trente. Idéal, en pleine semaine, il y aura moins de gens dehors. J’arpente les rues, laissant mes sens s’aiguiser, l’odeur d’un bouquet de fleurs jeté dans une poubelle, le frottement des ailes d’un moineau, le chant des arbres qui se balancent doucement au gré du vent, les restes de l’orage du début de soirée. Dans ma jeunesse, combien de fois j’ai haï ce que j’étais, désirant mourir, ne me sentant à ma place ni dans la nuit, ni dans le jour, et aujourd’hui, pour rien au monde je n’abandonnerais tout cela, c’est un cadeau qu’on m’a fait, même s’il m’a fallu du temps pour l’accepter, je suis à présent complète. J’erre encore un moment, en suivant les odeurs, et je m’arrête net. Je me concentre un peu, affûte mon ouïe. C’est bien ce que je croyais, une bagarre. J’entends des cris, je sens de la peur, de la rage, une fureur meurtrière. En moins de deux minutes j’arrive dans la ruelle. Elle n’est pas éclairée, je plisse les yeux, je vois un homme, debout, une batte de base-ball à la main. Une forme recroquevillée se trouve à ses pieds. Du sang… Je sens l’odeur caractéristique du sang qui a coulé. Je vois le type lever son bras, prêt à abattre la batte sur cette petite chose grelottante et sanglotante. Á la voix, c’est d’une femme qu’il s’agit. Le type n’a pas le temps d’abaisser son bras, je le soulève légèrement de terre. Je le retourne, pour que je puisse voir ses yeux. Rouges, brillants : cocaïne. Même si j’avais eu faim, je me serais contentée de l’achever. J’envoie valser sa batte.

« Attaque-toi à quelqu’un de ta taille… »

Il n’a pas le temps de me répondre. Un geste rapide comme le vent. Juste un craquement sourd. Sa nuque. Il n’a pas souffert… Et je le regrette dès que je vois la forme à terre. Terrorisée comme elle l’est, elle n’a rien vu, et d’ailleurs, elle n’aurait rien pu voir, en une demi seconde, tout était terminé. L’odeur du sang se fait forte. Je crains une hémorragie. Je m’accroupis, avance mon bras et retourne la jeune femme. Et là, mon cœur cesse de battre. Émilie ! Je trouvais déjà que ce salaud n’avait pas assez souffert au vu de l’état de la jeune demoiselle, mais là, je regrettais carrément de ne pas l’avoir torturé. Je m’approchais encore plus d’Émilie, je reniflais. Pas de drogue, bien, très bien. Mais le sang dominait tout. Elle en était recouverte. Si j’attendais une ambulance, elle risquait d’y rester. Je ne réfléchis pas, je la prends délicatement dans mes bras, ce qui lui arrache un petit gémissement de douleur. De ma voix la plus basse et la plus douce, je lui murmure :

« Accroche-toi Émilie, je t’emmène à l’hôpital. »

Elle leva la tête, tenta d’acquiescer, mais perdit connaissance. En moins de deux minutes, je suis dans le hall des urgences. Le personnel me regarde une fraction de seconde, étonné, puis il se précipite. Nous devons faire un sacré tableau, moi, grande femme, vêtue de noir, du sang dégoulinant partout, et dans les bras cette créature inerte, dont le sang s’écoule, à terre, sur moi. Je la vois se faire emmener, et avant qu’on ne me pose des questions, je me retourne et pars.

Chapitre 3


La journée s’annonce mal… J’ai entendu Marc rentrer ce matin. Il devait être cinq heures. Il a passé la nuit à dealer. Et d’après le chapelet de jurons qu’il a lâchés, les affaires n’ont pas dû être bonnes. Il vient se coucher, m’appelle. Je fais semblant de dormir. Il n’insiste pas, mais je sais que j’y aurai droit plus tard.

J’avais vu juste. Le voilà qui s’agite au-dessus de moi, il transpire, il souffle comme un bœuf. Je m’évade, je me concentre pour me persuader que je ne suis pas là. Quand il jouit enfin, il m’embrasse, son haleine, chargée d’alcool, me donne la nausée. Il s’écrase presque littéralement sur moi, se pousse légèrement de côté et s’endort.

Ce n’est pas que je l’aime, loin de là. Mais il me trouve jolie et moi, j’ai besoin de son argent, qu’il soit sale, je m’en fous, ça reste de l’argent. Les études sont hors de prix. Malgré mon job à la pizzeria, ma bourse ne suffit pas. Ici, je ne paie pas de logement, et je suis nourrie.

Le réveil le tire de ses rêves. Il est agité et je sens que je vais ramasser. Marc est nerveux ces temps, les affaires marchent moins. J’essaie de ne pas trop le contrarier mais il trouve un prétexte dans tout. Au début, il se contentait de gueuler, mais depuis qu’il s’est mis à la cocaïne, il est devenu violent. Alcool et drogue, ça n’a jamais été un bon mariage. J’ai décidé de m’en aller. Je retournerai sur le campus, tant pis pour les avantages d’être indépendante. Je le lui annonce avant de partir. Et merde, il est encore chargé. Il hurle.

« Ça ne se passera pas comme ça Émilie, tout ce que tu as, c’est grâce à moi. Fais gaffe à ta gueule, j’te l’dis ! »

« Je viendrais récupérer mes effets personnels ce soir, après le serv… ».

Je n’ai pas vraiment le temps de terminer ma phrase, qu’une gifle cinglante vient s’écraser contre ma joue. Je suis trop surprise pour dire quoi que ce soit. Je m’en vais vite.

Le temps est splendide, idéal pour flâner et se balader en fait. Dommage qu’aujourd’hui je suis de l’après-midi. J’arrive toujours un quart d’heure avant, histoire d’avoir le temps de me changer. Anne n’est déjà plus là, je parie que cette dinde a encore oublié d’encaisser toutes ses tables. Gagné ! Une femme me fait signe. C’est étrange, la personne qui l’accompagne a l’air terrorisé, pourtant, cette femme n’a rien d’effrayant ; impressionnant peut-être, ses yeux notamment, et sa voix basse. Elle paie la note et me laisse l’équivalent en pourboire. J’ai bien essayé de lui faire remarquer que c’était trop, elle s’est contentée de me sourire et de me dire qu’elle était d’humeur généreuse aujourd’hui. J’en ignore la raison, mais j’ai été troublée par cette femme, par son regard sur moi surtout. Je pouvais y lire un mélange de désir et d’interrogation. Je sais que ça venait d’une femme, mais ça flatte toujours son ego, quand quelqu’un fait attention à vous, et depuis Marc, je n’y suis plus du tout habituée…

La journée se passe, tranquillement. Onze heures arrivent enfin. Cette journée m’a parue longue, mais je suis anxieuse, je dois retourner chez Marc, récupérer le peu d’affaires que je possède, et surtout mes livres de cours. Le temps est doux, et je ne suis franchement pas pressée de rentrer. Je décide d’y aller à pied. Pourvu que Marc soit dehors, à ses affaires. Je n’ai aucune envie de tomber sur lui, vu son humeur quand je l’ai quitté, cela ne fait aucun doute que je risquerais beaucoup si nous devions nous rencontrer… ! J’arrive bientôt à la maison ; en contournant un bloc, les yeux ailleurs, je bouscule quelqu’un, je m’excuse sans le regarder et m’apprête à continuer mon chemin quand la voix de l’inconnu me fige sur place.

« Mais je t’en prie Émilie… »

Je lève les yeux, tremblante, et j’aperçois d’abord le jaune de  son horrible dentition. Marc ! Je n’ai le temps de rien dire, sa main s’abat sur ma joue avec une force inouïe. Il s’avance vers moi, un rictus mauvais au coin des lèves. Le salaud, il me coince dans une petite ruelle sombre. Je n’essaie même pas de crier car d’ici, personne ne m’entendra. C’est la fin je pense, chargé comme il l’est, il est capable de me tuer. La batte de base-ball qu’il sort de son dos confirme ma pensée. Mais il ne m’aura pas ainsi, je vais me défendre aussi longtemps que je le pourrai. C’est un homme, et si il y a une chose que j’ai apprise depuis gamine, c’est de savoir donner un coup de genou bien placé… Il hurle et tombe à terre mais je n’ai pas dû frapper assez fort car au moment où je tourne les talons pour m’enfuir, il me retient par la cheville. Je tombe la tête la première sur le rebord du trottoir. Il me tire vers lui, je ne le distingue pas bien, le choc m’a un peu sonnée, et soudain, une douleur fulgurante me plie en deux, je me traîne en arrière, pour essayer d’éviter ses coups et me mets en position fœtale J’ouvre la bouche à la recherche d’un peu d’air, son coup de pied m’ayant coupé le souffle.

« M-M Marc, s’il te plaît ! »

Mais il ne m’entend pas, il continue de m’asséner coup sur coup. Je ne suis plus qu’un tas de chair meurtrie, et je ne souhaite qu’une chose, qu’il m’achève. On dirait qu’il m’a enfin entendue, il lève sa batte bien haut, et je vois son bras se rabattre. Je ferme les yeux, prête à encaisser le dernier coup, le temps s’écoule lentement, une éternité il me semble. Puis j’entends le bruit de quelque chose qui vient de tomber, d’après le son, je dirais que c’est de sa batte qu’il s’agit. J’ouvre péniblement les yeux, et je le vois, à quelques centimètres au dessus du sol. Ignorant la douleur qui traverse ma nuque, je lève un peu la tête, et dans le peu de lumière, j’aperçois deux yeux bleus que rend encore plus étrange une longue chevelure noire comme l’ébène. J’entends juste un craquement et je vois Marc s’étaler de tout son long, mort. Je sens une main puissante me retourner sur le dos, une demi minute puis je me sens soulevée dans les airs. Je n’ai pas la force d’hurler mais le mouvement m’arrache tout de même un petit cri. J’entends une voix basse et envoûtante me dire :

« Accroche-toi Émilie, je t’emmène à l’hôpital ! »





Chapitre 4

Avant d’ouvrir les yeux, je sais déjà où je me trouve. Je sens l’odeur spécifique des hôpitaux, cette odeur de propre, de désinfectant. Je force mes paupières à se lever, et une douleur traverse mon crâne. Jamais je n’aurais cru que l’effort pouvait à ce point faire souffrir. Je me force un peu et j’embrasse ma chambre du regard. J’ai du mal à voir, mais il semblerait que je sois la seule occupante. Je lève la main à mon visage et je commence à tâter prudemment. J’ai des bosses, tout est tuméfié. Je comprends, en passant un doigt sur mon œil gauche, pourquoi j’ai de la peine à voir : mon œil est presque aussi gros qu’un abricot… Je continue mon exploration. J’ai une perfusion dans la main gauche, j’ai des bleus sur les deux bras. J’essaie de me tourner un peu, mais la douleur stoppe aussitôt mon geste. Je soulève un peu le duvet, et je remarque que mon torse est bandé. Je me découvre un peu plus,  j’ai la cheville droite également bandée, et mes jambes sont couvertes d’ecchymoses. On peut dire que Marc y a mis toute sa passion, jamais encore il ne m’avait à ce point frappée. Visiblement, il n’aime pas se faire jeter…

J’essaie de me concentrer pour savoir comment je suis arrivée dans cet hôpital. Si mes souvenirs sont bons, j’étais à deux secondes de me faire achever, et je suis à présent bandée de partout, au chaud et en sécurité dans cette chambre. Allez Emilie, un effort. Les médicaments et la douleur ne m’aident pas. Allez, Emilie, allez. Tu as terminé ton service, tu es partie à pied, tu es tombée sur Marc, et ensuite, quoi ? Ok, il a voulu me tuer, mais il n’a pas pu. Tiens, et lui, où est-il ? Réfléchis Emilie, réfléchis ; il n’a pas pu asséner son coup fatal, mais pourquoi ? Parce que… Parce que… Ahhh, un effort, souviens-toi, souviens-toi. Et soudain, une lueur dans mes yeux s’alluma. Oui, quelqu’un est venu à ton secours, un homme, une femme ? Marc est mort, il a été tué, si simplement, de ça, j’en suis sûre, juste après, je suis tombée dans les pommes. Et j’ai entendu une voix, la voix de mon sauveur, basse, envoûtante. Je me suis sentie soulevée et ensuite, plus rien, le black out. J’en étais encore à mes pensées quand la porte de ma chambre s’ouvrit, laissant passer un médecin et une infirmière. J’essayai  de tourner la tête, mais c’était encore trop douloureux.

« Ne tentez pas le diable, mademoiselle, la douleur va persister encore quelques jours, ensuite, vous pourrez agiter la tête comme bon vous semblera. »

Le médecin devait avoir la quarantaine, il était grand, avec des cheveux d’un roux flamboyant ; il inspirait confiance ; quant à l’infirmière, qui était en train de prendre sa tension  artérielle, elle devait être aussi petite qu’elle, et elle avait également cet air qui donne envie d’avoir confiance.

Le docteur reprit :

« Mademoiselle, nous ne savons malheureusement pas qui vous êtes, la personne qui vous a amenée hier soir est repartie aussitôt que nous vous avons pris en charge, alors je suis là pour le côté administratif. Il me faut vos nom, prénom et adresse, s’il vous plaît, ainsi que le nom de votre assurance-maladie. »

Emilie donna au médecin tous les renseignements qu’il voulait tandis que l’infirmière examinait ses blessures. Elle avait beau être courageuse, plusieurs fois elle grimaça lorsque cette dernière toucha quelques unes de ses ecchymoses.

« Bien, Mademoiselle Rivière, je crois que c’est tout pour aujourd’hui, je reviendrai demain, pour voir l’évolution de tout ça ; entre deux, vous aurez la visite d’infirmières. Bonne journée à vous et à demain.

« Docteur, s’il vous plaît ? »

Alors qu’il partait, il s’arrêta et se retourna.

« A propos de la personne qui m’a amenée, vous pouvez m’en dire un peu plus ? »
Le médecin rit doucement, et répondit.

« Pas grand-chose, on a simplement vu une femme, tout de noir vêtue, couverte de sang, et vous, évanouie, dans ses bras. Je ne sais pas d’où vous veniez, mais je pense qu’elle vous a portée un sacré bout de chemin. »

« Merci docteur, bonne journée à vous aussi. »

Une femme ? Une femme l’avait portée jusqu’ici. Malgré quelques passages qu’elle ne pouvait cernés pour l’instant, elle avait conscience de l’endroit où Marc l’avait agressée. De la ruelle à l’hôpital, il devait bien y avoir cinq kilomètres. Comment une femme a pu la transporter sur cette distance et suffisamment vite pour pas qu’elle ne meure pas dans ses bras ? A moins d’être Superman, elle ne voyait pas comment.

Plus Emilie se concentrait pour se rappeler de quelque chose, plus sa tête bourdonnait et lui faisait mal, finalement, à bout de force, elle s’endormit d’un sommeil agité.

Au milieu de la nuit, elle se réveilla en sursaut, hurlant. Ce maudit Marc, elle en rêverait encore quelques temps. Elle tenta, en vain, de se rendormir, puis, à force de tourner et retourner les évènements de la veille dans sa tête, elle parvint à se souvenir de quelque chose : deux glaciers. Deux yeux, d’un bleu profond et transparent, comme l’eau pure des glaciers de montagnes. Et ces deux yeux la suivirent finalement toute la nuit. Cette femme avait les yeux les plus incroyables qu’elle ait jamais vus, et à son réveil, elle se souvint d’où elle connaissait ce regard : la pizzeria. C’était la femme qui lui avait presque donné l’équivalent de son salaire de la journée en guise de pourboire !



Chapitre 5


Une semaine s’était écoulée depuis l’incident, et Némésis chargea Alex de se rendre à la pizzeria tous les deux jours, afin d’avoir des nouvelles d’Emilie. Et elle rentrait toujours bredouille. En dernier recours, elle décida de se rendre à l’hôpital, quitte à devoir répondre à certaines questions qu’elle préférait éviter. Elle cherchait justement à se faire discrète, elle devait se fondre dans la foule, car tout criminel et hors-la-loi qu’était son gibier, ça n’en restait pas moins des êtres humains, et leur ôter la vie restait un crime puni par les lois de ce monde.

Cette Emilie l’obsédait tant que même lors de sa nuit de chasse, elle n’en éprouva pas le plaisir habituel ; son esprit tout entier se trouvait auprès de la jeune blonde au regard si particulier. Finalement, au bout de deux semaines, elle décida d’aller en personne au restaurant italien, peut-être pourrait-elle soutirer des informations en échange de quelques billets. Tsskkk, les pots-de-vin, s’il y avait bien une chose qui n’avait jamais changé au cours des siècles, c’était l’avidité et la cupidité du genre humain. Tout vous était servi sur un plateau d’argent, on s’inclinait devant vous, pour autant que vous soyez riche, et surtout, que vous distribuiez sans compter….

Encore toute à ses pensées, elle poussa la porte du restaurant et se trouva nez à nez avec Emilie. Cette dernière reconnut immédiatement Némésis, elle lâcha son plateau, et le temps se suspendit l’espace d’une minute. Elles se scrutèrent, comme si chacune d’entre elles tentait de pénétrer l’esprit de l’autre, en vain. L’une comme l’autre étaient à la fois intriguées et curieuses. Le temps reprit son cours, le bruit, les odeurs, les cris. Emilie se baissa pour ramasser son plateau en même temps que Némésis amorçait le mouvement pour l’aider. Leurs mains s’effleurèrent, presque une caresse.

« Je vous connais… » Un soupir, un murmure. Elle continua dans sa lancée, de peur de ne plus trouver ses mots tant cette grande femme la fascinait et l’intimidait.

« C’est vous… C’est grâce à vous que… » Elle n’eut jamais la chance de terminer sa phrase, l’index de Némésis venait de se poser délicatement sur ses lèvres. Etonnée, elle leva les yeux pour rencontrer les deux joyaux bleus de sa sauveuse. Etrange, je n’ai pas souvenir qu’ils aient étés si foncés. Némésis se contenta d’acquiescer avec un petit sourire énigmatique. Elle se pencha, si près, qu’Emilie pouvait sentir son odeur, un mélange de douceur féminine, et de musc fauve. Lorsque les lèvres de Némésis furent à la hauteur de l’oreille droite d’Emilie, elle lui dit, dans un souffle :

« Je t’attendrai à la fin de ton service… ».

Comme elle l’avait dit, Némésis attendait Emilie lorsque celle-ci sortit enfin aux alentours de minuit.

« Je ne pensais pas que tu serais déjà sortie, je t’ai pourtant trouvée salement amochée. »

Emilie nota le tutoiement, et malgré le respect et cette impression de peur qu’elle lui inspirait, elle décida d’en faire autant.

« C’est grâce à toi… Comment ? C’est impossible… cette rapidité… quel est ton secret ? »

« J’ai de longues jambes… »

Cette remarque fit rire Emilie, mais elle se sentit frustrée car ce n’était absolument pas une réponse. Inutile d’insister, je n’en tirerai rien.

« J’ai décidé de te raccompagner, tu as un endroit où aller ? »

« Euh, je vis sur le campus, j’y ai une chambre. »

« Je te propose chez moi, on est vendredi, il n’y a pas cours demain, qu’en dis-tu, en plus, tu seras en sécurité. »

Emilie prit deux secondes, le temps de réfléchir, et accepta la proposition de Némésis, peut-être en apprendrait-elle plus sur cette mystérieuse femme aux yeux de glace. Pourtant, la fin de la phrase la surprit. Pourquoi ne serait-elle pas en sécurité, maintenant que Marc était mort, car il l’était bel et bien. Elle avait lu dans les journaux que son corps avait été retrouvé dans une ruelle, la nuque brisée. La batte de base-ball avait également été retrouvée et l’affaire avait été classée comme « guerre des gangs ». Mais elle, elle, elle savait que c’était Némésis qui avait tué Marc. Elle l’avait vue, de cela, elle en était certaine, mais elle ne se l’expliquait pas, car Marc était un homme costaud, et chargé comme il l’était cette nuit-là, sa force était décuplée, et elle n’avait pas rêvée, son corps se trouvait à dix centimètres du sol, elle l’avait vu de ses propres yeux, avant qu’il ne s’écroule et qu’elle n’entende cette voix basse, rauque, envoûtante, celle-là même qui venait de l’inviter en sa demeure. Elle le sentait, cette femme n’était pas comme les autres humains, elle devait avoir un don, une sorte de sixième sens, un je ne sais quoi qui faisait d’elle quelqu’un de respecté et de craint rien qu’en entendant son nom.

Némésis… Elle se le répéta plusieurs fois dans sa tête, quel nom étrange, peut-être une connotation grecque ? Elle se renseignerait, la bibliothèque de l’université regorgeait de livres anciens et poussiéreux…

Elle en était encore à ses pensées quand la voix rauque de Némésis la fit presque sursauter.

« Nous sommes arrivées. »

Emilie n’en crut pas ses yeux, elle se trouvait à présent devant l’entrée de la seule tour de la ville, construite sur les hauteurs, sur les ruines du château de l’ancienne ville. Cette tour comprenait dix étages et de là-haut, il était certain que la vue devait être splendide. Elles entrèrent toutes deux dans l’ascenseur, qui menait directement dans l’appartement. En fait, en guise d’appartement, il s’agissait plus d’un immense loft que d’un deux pièces, et la vue sur toute la ville, depuis les fenêtres, en était à couper le souffle. Némésis précéda Emilie dans le living et lui offrit un verre de Gin Tonic. Il lui était impossible de dire quoi, mais quelque chose qui venait du fond de ses entrailles la poussait vers cette jeune blonde, quelque chose d’ancré profondément dans son histoire, pourtant, au cours de ses deux cent trois ans d’existence, jamais encore elle n’avait ressenti une telle connexion avec un humain. Et elle voulait tirer cela au clair.

Emilie accepta le verre avec un sourire, et la complimenta sur son appartement. Cette femme l’enivrait bien plus que son verre de Gin, son odeur, sa prestance, son charisme, sa voix, ses yeux. Elle n’avait qu’une envie, c’était de l’embrasser, et de lui faire l’amour toute la nuit, mais oserait-elle faire le premier pas ? Le troisième Gin Tonic l’aida en ce sens, elle s’approcha de Némésis, noua ses bras autour de sa taille, leva les yeux, se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa.


Chapitre 6


Elle en ignorait la raison mais quelque chose la poussait à la protéger, c’est donc sans réfléchir qu’elle lui proposa de la raccompagner, puis de finalement l’inviter chez elle. Bien peu d’êtres étaient venus chez elle, et personne n’en était ressorti vivant. Il se trouvait qu’au sous-sol, il y avait la chaudière, qui fonctionnait encore au charbon, vestige du siècle passé, et c’est facilement qu’elle pouvait faire disparaître les corps.

Mais pas ce soir, ce soir, c’était différent, elle ne chassait pas pour se repaître de sang, du moins, pas encore, il était trop tôt, elle sortirait plus tard, vers les trois heures du matin. Ce soir, elle voulait Emilie, son corps, son odeur de lavande, la douceur de sa peau, elle la désirait comme jamais elle n’avait désiré quelqu’un auparavant et elle ne se l’expliquait pas. Arrivées devant son immeuble, elle laissa passer Emilie en premier, l’ascenseur accédait directement à l’appartement, et elle put voir la surprise et l’émerveillement se peindre sur le visage de la jeune blonde. Elle lui offrit un Gin Tonic alors que celle-ci admirait la vue sur la ville depuis la fenêtre du living. Bon sang, elle la désirait, elle l’aurait prise là, au milieu du salon, sur le canapé, mais elle ne voulait pas l’effrayer, même si ses sens lui indiquaient qu’Emilie voulait la même chose quelle. Les phéromones…. Et vive mon odorat extra sensoriel !  Au bout du troisième Gin Tonic, elle vit Emilie s’approcher d’elle, l’enlacer, et l’embrasser, tout en resserrant son étreinte. Elle se laissa faire, en redemanda, puis, avant que l’une ou l’autre s’en soit rendues compte, elles se retrouvèrent nues, à s’embrasser et se caresser frénétiquement. Elles passèrent une bonne partie de la nuit à faire l’amour, passionnément, sauvagement, et pour Némésis, ce fut la première fois qu’elle se réveilla avec quelqu’un de vivant à ses côtés. Sensation étrange mais agréable….

Elle avait faim, elle avait senti ses canines sortir mais elle ne pouvait rien faire avec Emilie blottie contre elle. Malgré sa rapidité, elle craignait qu’Emilie ne se réveille, ne la trouve pas et commence à se poser des questions. Seulement, il lui était impossible de ne pas se sustenter, sans cela, elle deviendrait faible. Son corps réclamait du sang, et elle ne pouvait l’ignorer. Si elle ne faisait rien, elle allait s’affaiblir et redevenir une simple mortelle. Seulement, depuis toutes ces décennies, son corps s’assécherait, et ce serait la mort assurée, en quelques heures seulement. En prenant de profondes inspirations, elle pouvait sentir l’odeur du précieux liquide, partout dans la ville. Non, risqué ou non, elle DEVAIT sortir se nourrir.

Elle prit délicatement Emilie dans ses bras, la fit pivoter de manière  à ce qu’elle ne repose plus sur son corps. Une fois dégagée, elle remonta les couvertures sur sa blonde amie, et se leva. Elle s’habilla rapidement, enfila son manteau de cuir, se dressa dans l’encadrement de la fenêtre et bondit dehors. Ce qu’elle ne vit pas, c’est les deux yeux d’Emilie, la fixant dans le noir, et l’air complètement abasourdi se peindre sur son visage lorsqu’elle vit Némésis s’élancer depuis le dixième étage.

Elle se leva d’un bond, courut jusqu’à la fenêtre, se pencha à en avoir presque le vertige, mais elle ne vit rien d’autre que les ténèbres. Elle se redressa, peut-être avait-elle rêvé. Elle décida de faire le tour du propriétaire, et elle trouverait ainsi Némésis dans une autre pièce. Il était trois heures du matin, peut-être souffrait-elle d’insomnies et elle devait simplement être dans  le living. Au moment où elle y entra, elle remarqua une cheminée. Elle n’en avait pas souvenir, mais il faut avouer que lorsqu’elle était entrée avec cette superbe créature, l’environnement alentour la préoccupait peu. Elle s’avança pour examiner de plus près cette cheminée, et ce qu’elle vit de chaque côté de l’âtre la surprit et l’effraya. La cheminée était tout à fait normale, mais dans chaque coin supérieur se trouvaient des chaînes et des menottes. Elle préféra retourner se coucher, et éviter de penser à tous ces événements quelque peu troublants et limite effrayants. Elle tenta de se rendormir, mais son esprit ne cessait de galoper. Quelle femme était Némésis, assurément, elle ne ressemblait pas au commun des mortels, pourtant, elle était humaine, elle avait pu s’en assurer quelques heures plus tôt. A force de tourner et retourner toutes ces réflexions dans sa tête, elle finit par s’endormir, quelques instants seulement avant que Némésis ne réapparut dans l’encadrement de la fenêtre.

Le bruit de l’eau qui coulait réveilla Emilie, elle s’assit dans le lit, et toucha de sa main l’endroit où Némésis aurait dû avoir dormi. Les draps étaient froids. Elle était rentrée et prenait une douche avant même de revenir dormir. Mais pourquoi ? Qu’avait-elle fait, et surtout, quel était son secret pour pouvoir sauter du dixième étage d’un immeuble.

Lorsque Némésis sortit de la douche, elle trouva Emilie plongée encore dans ses réflexions. Mais cette dernière décida de ne rien révéler, elle mènerait sa propre enquête, en évitant de poser des questions à la femme sculpturale qui se tenait devant elle. Némésis se coucha derrière sa conquête, passa un bras sous sa poitrine, et se rendormi. Emilie n’osait bouger, et finalement, elle sombra dans le sommeil.

« Bonjour Emilie, tu as bien dormi ? »

« Oui, comme un bébé ; je resterais bien, mais j’ai un mémoire à rendre, et je dois aller à la bibliothèque, j’en aurai probablement pour toute la journée. Je peux prendre une douche avant de m’en aller ? »

Peut-être trouverait-elle d’autres éléments dans sa salle de bains, mais elle eut beau chercher, la pièce était d’une blancheur immaculée, rien, une salle de bains ordinaire. Elle en sortit au bout d’un quart d’heure et après avoir convenu avec Némésis de se revoir la semaine d’après, elle s’en alla pour la bibliothèque du campus. Elle avait menti, elle n’avait pas de mémoire à rendre, mais elle voulait faire des recherches. Déjà, ce prénom, Némésis, il n’était pas commun, et il sonnait plutôt comme une créature sortie tout droit de la mythologie.




Chapitre 7


Némésis lança un dernier regard derrière elle, sur l’adorable créature qui dormait dans son lit, prit une profonde inspiration afin de localiser l’endroit, puis elle s’élança, rapide comme le vent. Ce soir, c’était une femme, une voleuse. Cela faisait déjà quelques jours que Némésis la traquait, la suivant, la rencontrant « par hasard ». Elle aimait ses moments de reconnaissance, parfois même de séduction, car lors de l’abattage, elle n’avait pas le temps pour tout cela, au moment où ses canines perçaient la chair, au moment où le sang du gibier touchait sa langue, plus rien n’existait, tout disparaissait, elle était seule au monde avec dans ses bras et sur sa langue tout ce qui faisait d’elle un être si exceptionnel.

Cette nuit, cette femme, cette voleuse, mmmhhh, elle sentait en elle une confiance en soi accrue, la pauvre, si elle savait que dans quelques minutes seulement, elle passerait de vie à trépas. Mais elle, elle avait été séduite, et lorsque Némésis l’enlaça, au fond d’une ruelle sombre, la jeune voleuse ne se débattit pas, au contraire, elle renfonça son étreinte et se laissa aller dans les bras de son tueur. Lorsque le gibier coopère, la morsure n’est pas aussi douloureuse, elle ressemble à une morsure pendant l’amour, charnel, sensuel, doux presque, et surtout, le sang vient plus facilement, s’il n’y a aucune résistance, il ne s’épaissit pas lors d’une ultime tentative de se dérober à l’agresseur. Elle laissa là le corps de la jeune rousse, et décida de rentrer, car cette nuit, quelqu’un l’attendait chez elle. En réfléchissant, ça devait bien faire depuis passé cent ans que personne ne l’avait attendue dans son lit, mais Emilie était spéciale, il y avait entre elles deux une connexion, qu’elle ne s’expliquait pas mais qui était réelle, elle aurait presque pu la palper tant elle était puissante. Elle arriva dans l’encadrement de sa fenêtre, et trouva sa belle endormie, les draps rejetés de côté, tant la nuit était chaude. Comme à son habitude, elle laissa son manteau et se dirigea vers la salle de bains, et prit une douche purifiante et revigorante. Elle se glissa ensuite près de sa jeune conquête, et passant un bras sous sa poitrine, elle s’endormit, le nez dans ses cheveux, respirant ainsi cette odeur qui l’enivrait.

A son réveil, au matin, Emilie lui dit avoir du travail pour son mémoire ; quel dommage, elles ne passeraient pas la journée ensemble, mais elles décidèrent de se revoir le vendredi suivant. Némésis avait hâte d’y être, mais elle avait une semaine plus que chargée à son travail, alors quand bien même, elle n’aurait pas eu du temps pour elle. Une semaine d’attente… Mmmhhh, l’attente était quelque chose qu’elle savourait, plus l’échéance approchait, plus elle salivait, mais là, c’était différent, ça n’avait rien d’une partie de chasse, jamais elle ne planterait ses crocs dans Emilie, et pourtant, elle savait déjà que leur histoire ne durerait pas. Elle devait protéger son secret, et Emilie verrait bien que le temps n’avait sur elle aucune emprise… Tant pis, ce serait l’histoire de quelques années, peut-être cinq, peut-être moins, qui sait, on verra si elle pourrait se cacher de son amour pour aller chasser. Elle espérait de tout son cœur que jamais Emilie n’apprenne qu’elle était un Day Walker, car alors, elle devrait l’éliminer. Personne ne devait savoir, elle ne tenait pas à terminer dans une cage, privée de sang humain et sujette à un tas d’expériences. Jusqu’à maintenant, elle s’était bien débrouillée, évidemment, les premières années avaient été difficiles, mais c’était l’époque qui avait voulu ça, elle avait parcouru le monde entier afin d’échapper aux chasseurs de créatures mythiques. Les années 2000 n’avaient pas été les meilleures de sa vie, elle-même était passablement perdue et sans Memnoch, son mentor, elle l’aurait été encore plus.

Memnoch n’était pas un Day Walker, quelque part, c’était son père vampirique, car c’était lui qui avait mordu sa mère et fait d’elle une des siens alors qu’elle était enceinte d’elle. Sans lui, elle aurait probablement été tuée comme sa mère l’a été lorsqu’elle avait cinq ans. Memnoch prit soin d’elle  des années durant, puis une nuit, la nuit de ses vingt-cinq ans, il lui amena un jeune homme terrorisé. Il lui dit de boire, elle ne comprenait pas, puis il lui mit le jeune éphèbe dans les bras, et approcha son nez de son cou. Et là, dans une douleur fulgurante, ses canines poussèrent d’un coup. Son odorat venait de passer à un stade supérieur que celui des simples humains ; elle avait senti le sang frais et c’est cela qui avait fait sortir ses canines, elle lui lécha le cou et planta ses nouvelles dents dans cette chair si douce, si bonne. La première nuit, elle a été un peu maladroite, elle a  laissé du sang dans le corps et Memnoch a dû l’achever. C’est lui qui lui a enseigné les bases du vampirisme. La première règle étant de ne jamais boire quand la victime est morte, cela peut être mortel. Du moins, pour tout vampire ordinaire. Cette nuit-là, elle apprit qu’elle n’était pas seulement un vampire, mais un Day Walker, même parmi les vampires, c’était une légende, pourtant, me voilà, mi-vampire, mi-humaine. J’ai vingt-cinq ans depuis maintenant deux cents trois ans…



Chapitre 8


Dans la bibliothèque de l’université, Emilie épluchait tous les ouvrages parlant de mythes ; de ces dernières années, ainsi que ceux des années 2000. Si Némésis était immortelle comme elle le soupçonnait, elle devait probablement avoir plus de deux cents ans. Voilà une semaine qu’elle bûchait sur ces recherches, en marge de son travail à la pizzeria et de ses études. La bibliothèque était devenue sa deuxième demeure. Après plus de cinq jours de recherches acharnées, elle était prête à jeter l’éponge quand elle tomba sur un ouvrage de l’année 1999. Le titre l’interpella La légende du Day Walker.

Day walker ? Le marcheur de jour ?  Elle ouvrit le gros livre poussiéreux et commença sa lecture.

Il devait être passé vingt-deux heures lorsqu’Emilie referma l’ouvrage, et elle n’en croyait pas ses yeux. Pour elle, c’était presque inimaginable, Némésis était un Day Walker, en fait, pas seulement un, mais LE Day Walker, errant entre le jour et la nuit, n’ayant sa place ni dans l’un ni dans l’autre, condamnée à vivre éternellement. Elle sortit de la bibliothèque pour rentrer dans sa chambre, et elle ne cessa de tourner et retourner dans sa tête ce que le vieux grimoire lui avait révélé.


En l’an 1970, Memnoch le dernier de tous les vampires mordit  une jeune femme brune et fit d’elle sa compagne d’errance. A eux deux, ils auraient pu sauver la race. Mais un imprévu vint chambouler les plans de Memnoch. Sarah, sa compagne, était enceinte lors qu’elle devint une créature de la nuit. Les vampires, personnages morts, ne sont pas supposés enfanter de manière naturelle, hors, Sarah arriva à terme et mit au monde une magnifique petite fille, Némésis. Ni humaine, ni vampire, un être hybride tirant le meilleurs de chaque race, la force du vampire, ses sens aiguisés, la capacité d’affronter les miroirs, les croix et le soleil. Cependant, Némésis devait être initiée, et boire son premier sang le jour de son vingt-cinquième anniversaire, et de ce jour, elle deviendrait immortelle, se sustentant une fois par semaine, afin de garder en elle toutes ses capacités de vampire.

Mais Némésis tient aussi tous les points faibles des deux races, un pieu dans le cœur, de l’eau bénite, de l’absinthe, et si les balles d’un revolver ne lui font rien, en revanche, les armes blanches lui sont mortelles. Et dès qu’elle boirait son premier sang, il lu faudrait sans cesse se nourrir, sans quoi, elle perdrait son côté vampire, et mourrait, ses années de jeunesse éternelle la rattrapant.

Memnoch prit soin d’elle lors de la mort de Sarah ; les chasseurs de créatures mythiques les avaient trouvés, et ce fut alors pour ce père de la nuit et sa fille une vie d’errance, de violence et de sang. Jusqu’à ce que, la nuit du trente et un juillet 1995, Memnoch amena un jeune homme pour Némésis, et elle goûta à son premier sang, et elle devint ainsi la Day Walker.


Le reste du grimoire était abîmé, mais Emilie avait maintenant les réponses à toutes ces questions. Elle réfléchit, et elle sut alors que ces corps que l’on retrouvait chaque semaine était l’œuvre de la femme avec qui elle venait de coucher. Plus que de la peur, c’était des questions qui lui venaient à l’esprit. Pourquoi elle ne l’avait pas tuée ? Elle avait été si douce, se pourrait-il que ce ne soit pas la même personne ? Non, non, Némésis, ce n’est pas commun comme nom, et puis, la description, c’était exactement elle. Elle décida alors de piéger Némésis, et d’en savoir un peu plus.



Chapitre 9



La semaine se passa relativement vite, pour l’une comme pour l’autre, et le vendredi de leur rendez-vous arriva.

Emilie avait un plan, il était inutile d’utiliser la force, puisque Némésis possédait une puissance inimaginable, mais Emilie le savait, elle avait un point faible : elle. Elle pouvait le voir dans ses yeux, chaque fois qu’elle la regardait, ses yeux s’assombrissaient de désir, Emilie n’était pas loin de penser que si elle le lui demandait, Némésis ramperait devant elle. Elle organisa donc une soirée romantique, un bon dîner, des chandelles, de l’absinthe, et une pointe d’eau bénite, rien qui ne pourrait la tuer, mais suffisamment pour l’étourdir, et peut-être même, lui faire perdre connaissance. Elle espérait seulement qu’elle se sentirait assez en confiance, et que l’envie de renifler de trop près son verre de vin ne lui vienne pas à l’esprit, car là, elle ne donnerait pas cher de sa vie, à vouloir ainsi trahir la confiance d’un tel être.
Heureusement pour elle, Némésis, qui s’était sustentée la veille, baissa sa garde avec Emilie, après tout, qu’est-ce qu’un mètre soixante pourrait bien lui faire, et finalement, elle ne connaissait rien de sa double vie. Ce fut là une grave erreur, car lorsqu’elle leva son verre et porta un toast, en remerciant les grandes puissances pour avoir mis Emilie sur sa route, à peine avait-elle avalé une gorgée du poison qu’elle se sentit défaillir, presque étouffer. Elle tendit la main, agrippa la nappe qui tomba avec elle, entraînant les restes du repas, tachant ainsi les dalles blanches du sol de la salle à manger. Elle se cogna la tête au coin de la table et la dernière chose qu’elle vit avant de perdre connaissance fut le regard mi triomphant mi effrayé d’Emilie.


Chapitre 10


Un mal de crâne, monstrueux… Quand avais-je ressenti une telle douleur pour la dernière fois ? Je ne m’en souvenais même pas. Avant d’ouvrir mes yeux, j’eus conscience de la pluie qui tombait, lointaine… J’essayais de relever ma tête, mais un haut le cœur me stoppa. Etrange, je n’ai jamais de nausée si j’ai mangé. Je laissais cette pensée de côté et me concentrais sur mes yeux, qui refusaient obstinément de s’ouvrir. Dieu ! Depuis quand suis-je si faible ? Tant pis pour mes yeux, essayons l’odorat. Je pris une profonde inspiration, me préparant à analyser ce que mes sens allaient trouver. Je ne comprenais rien, pas de vue, pas d’odorat… Mais que s’était-il passé ?

Peu à peu la mémoire me revint. Emilie ! Cette petite garce m’avait empoisonnée, ça ne se passera pas ainsi, je pensais que tu étais spéciale petite, je me suis trompée et tu viens de signer ton arrêt de mort.

Elle tenta de se lever, mais à peine fut-elle debout qu’elle retomba en arrière ; ses poignets étaient solidement attachés à sa cheminée ; depuis combien de temps était-elle dans les vappes, probablement plus d’une semaine, puisque ses sens vampiriques ne l’aidaient pas. Elle avait faim, et elle se sentait vieillir peu à peu ; si elle ne mangeait pas dans la semaine, elle allait mourir, de faim, de vieillesse, deux cent trois ans dans les dents, en moins de sept jours, ça ne devait pas être facile à encaisser. Elle avait la bouche sèche, les yeux dans le vague, elle tenta d’appeler Emilie, mais aucun son ne sortit. Elle était trop affaiblie. Enfin, après quelques instants qui lui parurent des heures, Emilie arriva, avec un bol de soupe.

« Sale garce… » Un murmure.

« Ne dis pas ça, je voulais savoir, tu me fascines tellement, j’ai été effrayée que tu ne te réveilles pas au bout de trois jours. Je ne savais pas quoi faire, le grimoire ne disait rien là-dessus. »

Faiblement, Némésis la questionna sur le grimoire, et Emilie lui raconta tout, ses doutes, ses recherches, son piège (l’eau bénite et l’absinthe).

« Je veux que tu ailles mieux Némésis, je le veux, je te l’assure, mais je ne sais pas comment faire. J’ai ressenti une connexion avec toi, ce jour-là à la pizzeria, je suis certaine que toi aussi, tu l’as ressentie. Nous sommes des âmes sœurs toi et moi. Laisse-moi devenir comme toi. Tu dois manger si tu veux vivre, et moi, je veux vivre avec toi. »

Némésis la regarda, elle ne bluffait pas, elle pouvait sentir le battement de son cœur, calme, elle disait la vérité, elle n’avait pas voulu lui faire du mal.

« Il me faut une victime… »

« Non, je serai ta victime, je sais que si je bois ton sang juste avant que je ne meure, je serai comme toi, c’est ce que je veux. Maintenant que je t’ai trouvée, je ne te lâcherai pas. »

Lentement elle s’avança vers la cheminée, ôta les menottes et les chaînes des poignets de Némésis. Celle-ci, encore un peu faible, s’écroula presque sur la jeune blonde, sa tête au creux de son épaule. Elle pouvait sentir les palpitations du cœur d’Emilie dans son cou, de son nez, elle sentit son odeur, puis l’odeur du sang, si proche. Si elle voulait faire d’Emilie un Day Walker, il fallait qu’elle boive jusqu’à la dernière goutte de son sang. Elle entraîna Emilie dans une étreinte passionnée, rejeta sa tête en arrière, ouvrit la bouche, et Emilie put voir ses canines commencer à pousser, ses yeux devenir transparents. Lorsque les lèves de Némésis touchèrent la peau brûlante de son cou, elle se laissa aller, c’était si bon, comme un suçon, et pendant que Némésis la buvait, elle lui envoyait tous ses souvenirs, de ces derniers deux cent trois ans. Alors qu’Emilie s’affaissait, elle la coucha sur le canapé, s’ouvrit le poignet et le plaqua sur la bouche entrouverte de sa jeune compagne. D’abord, elle laissa couler quelques gouttes, puis Emilie reprit connaissance, elle attrapa le poignet de Némésis, et but, jusqu’à plus soif. Ce n’était pas la première fois que Némésis le faisait, mais c’était la première fois qu’elle savait avoir un avenir avec quelqu’un, et elle sut que jamais elle ne tuerait Emilie.







Pour celles qui veulent savoir, Némésis est en fait une déesse grecque. Fille de Nyx (la Nuit), elle personnifie la vengeance divine, elle châtie les crimes et punit aussi les amants cruels. Pour échapper aux avances de Zeus, elle se changea en oie, mais Zeus prit la forme d’un cygne et s’unit à elle. Némésis pondit un œuf et donna ainsi naissance à Hélène (si si, celle de la guerre de Troie !). Source : Dico de la mythologie grecque et latine, aux éditions Marabout.

Quand au nom de Memnoch, je l’ai emprunté à Anne Rice et ses « Chroniques de vampires ».





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